“Spirites, êtes-vous là ?”

6/10/2011 1 commentaire

30 millions de personnes sont adeptes de la doctrine spirite du français Allan Kardec dans le monde ; 20 millions d’entre elles vivent au Brésil. Le spiritisme semble avoir trouvé dans ce pays, un terrain, une population et des conditions qui lui ont permis de se faire accepter et de se développer. Comment, pourquoi, le Brésil est-il devenu le plus grand pays spirite au monde ?

 Par Laurence de Raphelis-Soissan

 

1857 : naissance en France du spiritisme kardéciste

 S’il semble bien que la communication avec les esprits des morts soit aussi vieille que l’humanité, le spiritisme moderne, lui, a été élaboré par le français Allan Kardec, à partir de 1857.Né Hippolyte Léon Denizard Rivail en 1804, le futur Allan Kardec était un pédagogue renommé. En 1855, il expérimente des réunions de « tables parlantes », venant des Etats-Unis et très à la mode à l’époque. Il se passionne pour le sujet et se lance dans une étude sur le « monde des esprits ». C’est d’ailleurs au cours de l’une de ces réunions qu’un esprit lui révèle qu’il était druide dans une vie antérieure et qu’il portait le nom d’Allan Kardec. C’est sous ce patronyme qu’il signera son premier ouvrage majeur en 1857 : Le Livre des Esprits. Cet ouvrage, qui expose les bases de la doctrine spirite, est composé d’un recueil plus de mille questions posées aux Esprits qui enseignent sur la vie de l’au-delà.

 Allan Kardec donnera au spiritisme cette définition : « Le Spiritisme est une Science qui traite de la nature, de l’origine et de la destinée des Esprits, et de leurs rapports avec le monde corporel ». Le spiritisme est donc une doctrine fondée sur l’existence, les manifestations et l’enseignement des esprits.

 

 

 1860-1865 : la doctrine spirite de Kardec se répand au Brésil

Le spiritisme fait son apparition au Brésil en 1858, dans les classes bourgeoises, sous la forme des « tables parlantes », c’est-à-dire sous une forme de “curiosité de salon” et non sous la forme “religieuse” qu’il revêtirait aujourd’hui. Il a fallu, pour que cette « conversion » se produise, attendre les réflexions et la philosophie d’Allan Kardec. C’est l’élite sociale brésilienne (médecins, intellectuels, journalistes, politiques…), régulièrement en contact avec la production intellectuelle française, qui permettra au spiritisme de Kardec et à son  Livre des Esprits d’arriver jusqu’au Brésil, en 1860.

Cette philosophie Kardéciste s’est répandue dans le pays à partir de 1865, d’abord à Bahia, puis à Rio. De Rio, la capitale de l’époque, le mouvement irradiera par la suite tout le Brésil. A partir de là, le Brésil voit apparaître une multitude de petits groupes, qui finissent par se rassembler pour donner naissance, en 1884, à la Federação Espírita Brasileira (Fédération Spirite Brésilienne).

 

 

Le développement du spiritisme et les classes sociales brésiliennes

Selon le sociologue et anthropologue français Roger Bastide, l’interprétation et la portée du spiritisme diffèreraient suivant les classes sociales :

  •  La classe « haute » brésilienne est celle qui s’est intéressée la première au spiritisme, sous sa forme primitive des « tables parlantes ». Elle est également la première à lui avoir tourné le dos, à partir du moment où la mode des « tables parlantes » s’est démocratisée. La grande bourgeoisie restera catholique et aura tendance à considérer le spiritisme comme une religion d’analphabètes. La doctrine de Kardec survivra toutefois chez les intellectuels de cette classe (professeurs, avocats, médecins,…) qui lui voient un intérêt scientifique.
  •  Le spiritisme de la classe moyenne est un spiritisme religieux et organisé. Tous les Centres (13 000 à ce jour dans le pays) sont groupés en une Fédération (Federação Espírita Brasileira). L’objectif de cette organisation est de développer l’enseignement d’Allan Kardec. Chaque Centre a une grande autonomie (pas d’autorité suprême, pas de hiérarchie), ce qui permet à chaque groupe de constituer une petite communauté de fidèles. Autour des Centres, il existe tout un réseau d’institutions pour les masses déshéritées. La charité est au centre de la morale spirite ; cette charité prend forme dans des hôpitaux, des asiles pour vieillards, des écoles, etc.
  • La classe basse se définit par un autre type de spiritisme : le spiritisme Umbanda. Cette religion accorde une grande place aux éléments rituels comme l’initiation, les sacrifices, les processions, le chant et la danse. La possession exatique n’est pas, comme dans le kardécisme, assise et calme, mais dansée ou motrice. C’est une religion non organisée et pragmatique. Ce spiritisme débouche sur la magie blanche.

 

Mais pour comprendre le développement du spiritisme, Roger Bastide explique qu’il faut le replacer dans l’histoire de la lutte entre les classes “moyenne” et “basse” :

  • La classe moyenne n’accepte pas d’être confondue avec la nouvelle classe basse montante. Elle va donc s’opposer à l’Umbanda, le ridiculiser, afin de bien marquer les barrières, en insistant sur les aspects de puritanisme, de sobriété, de raffinement moral, du Kardécisme. Elle mettra l’accent sur le côté africain et magique de l’Umbanda, pour le reléguer dans le magasin interdit des superstitions populaires.
  • La classe basse riposte en dénonçant le caractère raciste du Kardécisme, en soulignant au contraire le caractère démocratique de l’Umbanda (on y reçoit tous les Esprits, Nègres, Indiens, Blancs), comme son caractère nationaliste (l’Umbanda est la seule religion qui exprime le Brésil, creuset des trois races qui s’y sont amalgamées, et qui est née au Brésil, alors que le catholicisme, le protestantisme et le Kardécisme sont des religions d’importation). Mais, au fur et à mesure que le prolétariat s’instruit et s’organise, il sent malgré tout l’appel du Kardécisme, comme un appel à une élévation de statut social, comme une montée dans l’échelle sociale, et pour les gens de couleur, comme un blanchissement de leurs lointaines origines africaines.

 

 

 

Le spiritisme au Brésil : philosophie ou religion ?

  • Lorsque vous demandez à un adepte du spiritisme s’il s’agit d’une religion, il vous répondra le plus souvent qu’il s’agit une doctrine, ou d’une philosophie, rarement d’une religion.           Il est vrai que le spiritisme ne répond pas aux critères usuels qui définissent une religion. Il n’est pas fondé sur la croyance ou la foi, repose sur des principes et non sur des dogmes, n’est pas basé sur la révélation d’un prophète ou d’un messie. Les spirites opposent d’ailleurs la religion, qu’ils présentent comme « une croyance en une doctrine toute faite et non vérifiée » et leur philosophie qui consiste à «interroger le réel pour en savoir plus ».
  • Pourtant, les études sur la religion au Brésil citent le spiritisme au même titre que le catholicisme ou le protestantisme. Il semblerait que ce rapprochement ait des origines historiques. La sociologue et chercheuse Célia da Graça Arribas explique dans son livre dans son livre Afinal, espiritismo é religião? (« Finalement, le spiritisme est-il une religion ? ») la situation inconfortable dans laquelle se sont longtemps trouvés les spirites au Brésil et le rôle de légitimation que la religion a joué dans ce contexte.

Avant la proclamation de la République, en 1889, les spirites étaient la cible régulière d’attaques dans la presse, de plaintes de médecins et d’oppositions de l’église catholique. Et même si un article de la première charte républicaine, promulguée en 1891, prévoyait que “tous les individus et les confessions religieuses peuvent exercer librement leur culte”, le spiritisme n’entrait pas ce spectre.

En effet le Code Pénal, à la même époque, le considérait comme une pratique interdite, au même titre que la magie et ses sortilèges, l’utilisation de talismans ou la cartomancie. Crime au regard de la loi, il était puni de peines allant jusqu’à 6 mois de prison et 500 000 reais d’amende. Beaucoup de spirites ont d’ailleurs été arrêtés à partir de 1891, accusés « d’attenter à la santé publique ». Cette loi pénale (dont les effets se sont étendus jusque dans les années 60) qui associait le spiritisme aux rituels de magie et de divination reflétait avant tout la pression du clergé catholique jusque dans le milieu médical, en diffusant la peur de la propagation incontrôlée du charlantanisme.

Le caractère religieux du spiritisme n’était pas dans son origine, ni en France, ni au Brésil. Le présenter comme une religion fut une solution pour lui permettre d’acquérir une sécurité juridique, une légitimation sociale, essentiels à la pérennité de son existence sur le sol brésilien.

 

 

Les spirites aujourd’hui…

 La Federação Espírita Brasileira, interrogée sur le profil des spirites, s’est montrée peu disserte. Sa prudence s’explique pour grande part par le fait que la dernière étude sur le sujet date de 2000 et que la prochaine est attendue pour la fin de cette année.

Tout au plus apprend-t-on que les spirites auraient plutôt un haut niveau d’études et que l’Etat de Rio de Janeiro serait le plus spirite du pays. Le spiritisme est en effet toujours resté un mouvement essentiellement urbain, ce qui explique qu’il toujours été plus important dans le sud du pays qui compte la plupart des grandes métropoles.

A la question de savoir comment évolue le nombre d’adeptes du spiritisme au Brésil, la Federação Espírita Brasileira explique qu’“il a crû ces dernières années grâce à son exposition dans les médias et à la quantité d’œuvres littéraires et cinématographiques, novelas comprises, qui s’y sont intéressé”.

 

 

Chico Xavier, l’homme qui a popularisé le spiritisme au Brésil

 Si pour beaucoup de brésiliens, le spiritisme reste une doctrine méconnue, lointaine, il est un spirite, en revanche, qui parle à tous. Cet homme s’appelle Chico Xavier. Il est considéré comme le plus grand médium que le Brésil ait connu. La plupart des œuvres artistiques qui ont participé à la progression du spiritisme ces dernières années, lui sont d’ailleurs pour grande part consacrées. Au Brésil, Chico Xavier est devenu un mythe populaire. Il est né dans un milieu modeste en 1910 dans l’Etat du Minas Gerais et mort en 2002. Dès l’âge de cinq ans, suite au décès de sa mère, il commence à voir et entendre les esprits. Cette relation qu’il établira avec eux aboutira à l’écriture de plus de 400 œuvres (poèmes, romans, recueils de pensée…), dont il prétendra qu’elles lui ont toutes été dictées par les esprits. Les écrits de Chico Xavier se vendront à plus de 20 millions d’exemplaires, et ses droits d’auteurs seront intégralement reversés à des œuvres de charité. Il participera par ailleurs à de nombreux talk show à la télévision qui contribueront à la popularisation du spiritisme kardéciste.

En 1981, le Brésil le proposera officiellement comme candidat au Prix Nobel de la Paix. En 2000, il sera élu « Minéro du XXème siècle » suite à un sondage auprès de la population de l’Etat du Minas Gerais dont il était natif. En 2006, le magazine ÉPOCA lancera une enquête auprès de ses lecteurs pour élire le brésilien le plus important de l’histoire. Chico Xavier arrivera en tête du sondage, loin devant…Ayrton Senna et Pelé.

 

 

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Un commentaire to ““Spirites, êtes-vous là ?””
  1. Ludmila Capriani says:

    Vous vous trompez.L’umbanda ou candomblé est aussi une pratique tout aussi étrangère au Brésil d’avant 1500, importée d’Afrique par les esclaves. D’ailleurs, les propres Africains érudits contemporains disent que les rites de l’umbanda sont les plus purs possibles dans les religions africanistes, remontant à des siècles dans ses origines intouchables. Tout ce qui n’est pas d’origine brésilindienne, en portugais brasilindio, ou métissé avec les indigènes, est d’origine étrangère, importé et intégré.

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