LES INDIENS, CES PREMIERS BRÉSILIENS : entretien exclusif avec l’anthropologue João Pacheco de Oliveira

19/06/2012 4 commentaires

Que savez-vous des Indiens du Brésil ? De leur histoire ? De leurs droits ? Du sens de leur combat ? Pour parler de ce sujet aujourd’hui au cœur de l’actualité, nous avons rencontré l’éminent anthropologue brésilien João Pacheco de Oliveira. Ancien Président de l’Association Brésilienne d’Anthropologie et Professeur au Musée National (UFRJ), il a été à plusieurs reprises coordonnateur de la « Commission des Affaires Indigènes », et, en 2009, conservateur de la fameuse exposition « Les premiers brésiliens ». Entretien…

 

Les BRASILEIROS : Professeur Pacheco de Oliveira, d’où vient le nom d’« Indien » ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Le nom d’«Indien » vient d’une confusion historique, puisque, à l’origine, l’objectif des navigateurs portugais était d’arriver en Inde, dont les richesses intéressaient le commerce en Europe. Ils ne savaient pas que l’Amérique existait, personne ne la connaissait, c’était comme une planète que tout le monde ignorait dans la galaxie. Mais le nom d’ « Indien » n’a pas toujours été utilisé : est apparue également l’expression « Negros da Terra » (« Noirs de la Terre ») parce que les Indiens étaient les premiers esclaves, ceux de la terre, à la différence des africains. Et, dans un premier temps, les Indiens ont été appelés « Os Brasils » (Les « Brésils »), on les identifiait avec le pays.

 

Les BRASILEIROS : Quelle est la définition des Indiens ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Aujourd’hui, la seule définition des Indiens est en termes de droits internationaux. Ces droits sont attribués aux populations tribales, semi tribales, indigènes. Et, chaque continent a un terme pour appeler ces populations : on les appelle, par exemple, « aborigènes » en Australie, ou « tribus » en Afrique…Ce sont toutes des populations qui ont fait l’objet de colonisations, de dominations, et dont les instances nationales et internationales ont commencé à reconnaître les droits aux 20e et 21esiècle. L’Indien ne peut se définir à travers la race ou des éléments arbitraires de culture. L’Indien a une « auto-définition » et la question cruciale est celle de la « Haute Identité » : celle de populations originelles, qui ont été colonisées et se sont transformées en populations sans droits.

 

Les BRASILEIROS : Les Indiens sont-ils les premiers brésiliens ?

 Pr J.Pacheco de Oliveira : Oui. Et cette identification des Indiens comme « les premiers brésiliens » est très importante, pas pour des questions nationalistes ou de limites territoriales spécifiques, mais pour une question d’origine des droits. Les Indiens luttent au Brésil pour leur reconnaissance. Ils sont la première population de ce pays, ils sont la population autochtone, originelle. Il est très important de dire que le Brésil a été construit à partir des peuples indigènes. C’est par le peuple indigène que furent construites la majorité des villes du littoral de la côte Atlantique, comme Salvador, Rio de Janeiro, Recife, etc. C’est encore eux qui ont construit les routes, les églises, les fortifications, les premières fermes. Au 16e et 17e siècle, ont commencé à arriver beaucoup d’esclaves, mais les indigènes ont été les premiers esclaves. Ce sont eux qui ont réellement construit toute la base de la richesse du pays. Quand les esclaves africains sont arrivés, tout cela était déjà initié. Je crois que ce qu’il est important de dire au sujet des premiers brésiliens est en relation avec ces clés historiques : le Brésil doit aux Indiens ses territoires, ses flux initiaux de population, et ses richesses. Santé, éducation ou marquage des territoires ne signifient rien sans le paiement de cette dette historique existant avec le passé.

 

Les BRASILEIROS : Combien d’Indiens vivaient au Brésil à l’époque de la colonisation (16e siècle) ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : On estime leur nombre entre 2 et 2,5 millions. Le nombre de peuples est en revanche très difficile à mesurer, il en existait plusieurs centaines. Le premier contact avec le colonisateur représente, par ailleurs, une période d’extermination très importante, avec un fort taux de mortalité. La population indigène brésilienne, encore au 19e siècle, au moment de la construction du Brésil et de sa déclaration d’indépendance vis à vis du Portugal, était estimée à, plus ou moins, 20% de la population totale. Aujourd’hui, on constate qu’il existe peu d’informations sur ce sujet, parce que ce n’est pas dans l’intérêt des Blancs de parler des Indiens. Les Indiens sont une partie très silencieuse du Brésil, comme s’ils évoquaient une honte, la marque de la primitivité et du retard du Brésil. Aux 18e et 19e siècle, cette image barbare et primitive, était contraire à celle du progrès, comme l’Europe par exemple qui représentait la civilisation. C’est pourquoi les élites de ce pays en parlent peu.

 

Les BRASILEIROS : Dans quelles régions du Brésil vivaient-ils à cette époque ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Partout, ils habitaient et circulaient dans tout le pays.

 

Les BRASILEIROS : Qu’est-ce qui les caractérisait les Indiens ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Ce que l’on observe, c’est que les Indiens ne présentaient pas d’homogénéité, ils étaient tous très différents. Il existait des populations, comme les Tupis, qui possédaient de grands villages de 5 000 personnes et qui occupaient l’espace en faisant la guerre à d’autres en cas de conflits. Ces populations pratiquaient en général l’agriculture, beaucoup faisaient également de la pêche intensive. Il existait également des populations nomades, qui ne parlaient pas le Tupi, mais d’autres langues. C’étaient des groupes de petite taille, avec des techniques guerrières plus simples, qui vivaient davantage de la cueillette. Il existait également de nombreuses langues. C’est le colonisateur qui a imposé une langue unique, pas la langue portugaise mais un mélange entre le portugais et le Tupi. Cet héritage linguistique Tupi se retrouve aujourd’hui dans les toponymes : Bahia, Pernambuco, etc.

 

Les BRASILEIROS : Comment se sont passées les relations entre les peuples indigènes et le colonisateur ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Avec les portugais, la question ne s’est pas posée en termes de différences culturelles. Ce qui importait le plus, de leur point de vue, était que cette population indigène adopte le christianisme comme religion, et le Roi du Portugal comme son gouvernant. C‘étaient les deux choses qui comptaient. Le fait de maintenir certaines coutumes, ou les langues, n’était pas le problème. Il existait, au fond, un souci plus politique que culturel. Une partie des indigènes est sortie de cette relation en fuyant, par exemple, vers l’Amazonie ou des régions plus reculées. Il existait ainsi des populations avec lesquelles la société brésilienne n’a eu aucune relation avant les années 40, comme c’est le cas avec les Xavantes par exemple.

Et, par dessus tout, il existait le sujet de l’utilisation du travail. Parce que l’esclavage indigène n’était pas réglementé par des lois, il était illégal. On considérait, et notamment les missionnaires, que leur place n’était pas d’être esclaves. Mais là encore, la position des missionnaires était ambigüe : d‘un côté, ils considéraient que les indigènes ne devaient pas être traités comme des esclaves, mais de l’autre, ils avaient des esclaves africains. C’était une situation complexe : ils reconnaissaient les Indiens en tant qu’être humains mais pas les africains. Les missionnaires ont donc également beaucoup contribué à cette situation particulière, qui caractérisait le Brésil à cette époque.

Ce qui s’est passé au final, c’est qu’une grande partie des portugais qui vinrent ici, finirent par se marier, se mélanger, avec les populations indigènes et à construire des familles brésiliennes. A l’origine des familles brésiliennes, on rencontre beaucoup de présence indigène. Par exemple, au 17e siècle, et jusque dans les années 60, dans le Nord et du Nordeste du Brésil, certaines familles importantes descendaient des premiers colonisateurs qui s’étaient mariés avec des indigènes. Ces indigènes sont sortis de la communauté ethnique et ont fini par s’intégrer à la société brésilienne et au mode de vie brésilien, ils ont fini par être indissociables des brésiliens.

 

Les BRASILEIROS : Connaît-on la taille de la population indigène aujourd’hui au Brésil ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Selon l’estimation faite par l’IBGE lors du recensement de 2010, on parlait de plus de 750 00 personnes (NDLR : l’IBGE, lors de son dernier recensement en 2010, estimait le nombre de peuples indigènes à 230). Je pense que cette population est plus importante, le recensement prenant essentiellement en compte les régions urbaines. Il y a beaucoup de gens qui sont partis des régions indigènes, qui étudient, travaillent, mais qui ont maintenu des liens très forts avec les populations locales. Il existe également beaucoup de gens qui revendiquent leur statut d’indigènes auprès de la FUNDAI (Fundação Nacional do Índio). C’est pour cela que je pense que les données de l’IBGE sont en deçà de la réalité.

 

Les BRASILEIROS : Qu’appelle-t-on les « Indiens émergents » ?

Pr J.Pacheco de Oliveira : Ces Indiens sont cette population « caboclo », qui a perdu sa caractéristique tout au long de ses rencontres avec la population brésilienne, qui a adopté les vêtements, les crucifix, qui se dit catholique. Elle passe pour être sous l’autorité des Blancs, mais continue dans ses pratiques familiales à opérer ses propres codes et son propre mode de vie. Dans le passé, les persécutions en relation avec la culture indigène, la langue indigène, étaient préconisées par les politiques publiques. Elles ont transformé l’Indien. Le  20e siècle est marqué par des tentatives constantes pour transformer les Indiens en brésiliens. Elles ont voulu mettre un point final à la culture indigène et transformer les indiens en « caboclos ». Maintenant les politiques publiques, au niveau international, ont beaucoup changé vis à vis des indiens. Aujourd’hui on reconnaît les valeurs de la diversité et les indigènes peuvent se prévaloir de ce qui a toujours été occulté. En montrant leur culture, ils sont plus valorisés que leurs parents dans le passé.

 

Les BRASILEIROS : Comment ont évolué les droits des peuples indigènes du Brésil ?

Pr J.P.de Oliveira : La Constitution de 1988 est la référence en ce qui concerne les droits. Le peu de législation sur ce sujet s’explique par le fait que les brésiliens ignorent combien d’Indiens existent au Brésil et l’importance qu’ils ont eue dans l’histoire récente du pays. Les brésiliens prennent l’habitude de se transformer comme s’ils vivaient dans un pays de Blancs. Ils ont oublié la réalité dans laquelle ils vivaient.

Il y a déjà plus de dix ans que le Gouvernement brésilien tente d’appliquer des règles relatives aux Indiens, tentant de démarquer les terres et de mettre en place des programmes d’assistance. Ces vingt dernières années, il y a eu une amélioration très importante de la situation des indigènes. Eux aussi ont évolué. Il est certain que si vous savez que vous allez être victime de discriminations, persécuté, stigmatisé pour votre identité, vous hésitez à en user. Aujourd’hui les lois disent que la culture indigène est égale aux autres et qu’elle doit être respectée. C’est la vision actuelle, mais cela n’a jamais été celle du passé. L’Indien a longtemps été considéré comme un mineur, dépourvu de droits civiques (NDLR : référence au « Statut de l’Indien » de 1973). Cette situation a changé avec la Constitution Fédérale de 1988 : on ne parle plus de tutelle. Aujourd’hui la tendance est à ce que l’Indien soit reconnu dans ses us et coutumes, dans ses langues, et qu’il ait la capacité de s’auto-organiser.

 

Les BRASILEIROS : Existe-t-il toujours des Indiens isolés, ou sont-ils tous en contact avec la société brésilienne ?

Pr J.P.de Oliveira : C’est très difficile à dire, mais je pense que 98% d’entre eux sont en contact avec la société brésilienne.

 

Les BRASILEIROS : Le sujet de la démarcation des terres est-il toujours d’actualité au Brésil aujourd’hui ?

Pr J.P.de Oliveira : Aujourd’hui il persiste un problème dans les régions non amazoniennes. En Amazonie, beaucoup a déjà été fait et une grande partie des problèmes a été résolue. Dans le Nordeste et le Mato Grosso do Sul, la situation des Guaranis est dramatique. Dans le Sud et le Centre Ouest du Brésil, il existe encore beaucoup de régions non démarquées. Donner la terre aux Indiens est la première manière de les reconnaître comme peuple, comme collectivité, parce que sans terre ils sont isolés, ils sont des travailleurs comme nous. La terre est un élément fondamental pour maintenir la collectivité. La démarcation de la terre est le premier acte de reconnaissance des droits des indigènes. Les Indiens ont besoin de la terre pour leur reproduction économique et culturelle.

 

Les BRASILEIROS : Que pensez-vous de la tendance actuelle des célébrités à se mobiliser pour les indiens ?

Pr J.P.de Oliveira : Je pense que c’est bien quelque part que ces personnes se mobilisent. Parce que les élites au Brésil sont très résistantes avec la reconnaissance des droits, pas seulement ceux des Indiens, mais également avec ceux de toute la population brésilienne dominée. Je pense qu’en parler dans les médias internationaux est positif parce que les gens peuvent avoir honte de leur comportement avec les Indiens. Ces manifestations internationales permettent au Gouvernement de prêter davantage attention à ce qui se passe.

 

Les BRASILEIROS : Professeur, que souhaiteriez-vous dire pour conclure cet entretien ?

Pr J.P.de Oliveira : Après avoir beaucoup souffert pendant cinq siècles, les Indiens abordent le troisième millénaire comme des gagnants, en ayant réussi à récupérer une grande partie de leurs territoires (qui représentent aujourd’hui environ 12% du territoire du Brésil). Ils ont réussi à ce que les lois et les politiques reconnaissent désormais la valeur de leurs cultures et sont en train d’assumer des rôles importants dans les politiques publiques les concernant (à travers les organisations qu’ils ont mises en place et l’action de jeunes intellectuels indigènes très actifs). Les prochaines années seront certainement totalement différentes !

Dans leurs villages, les indigènes continuent également à reconstruire leur mode d’action et de pensée, mettant en pratique des manières de vivre le phénomène humain bien différentes. Ces formes nous enchantent, ouvrent de nouveaux horizons, et nous font réfléchir de manière critique sur notre propre société. Ils font tout cela avec joie et espoir, en mettant à jour de manière permanente leurs traditions. Après chaque visite dans ces communautés, je reviens avec l’esprit et les rêves renouvelés, mais également triste de la perte de sens et de qualité de la vie qui existe entre nous…« les civilisés ».

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

Photo de “Une” : © Bruno Pacheco de Oliveira, 2006. La personne photographiée s’appelle Zezinho Koyupanká, et est originaire de l’Etat d’Alagoas (nordeste).

 


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4 commentaires to “LES INDIENS, CES PREMIERS BRÉSILIENS : entretien exclusif avec l’anthropologue João Pacheco de Oliveira”
  1. Salut à toute l’équipe du site Les Brasileiros!!!
    En tant que professeur, en tant que journaliste, en tant que brésilien je vous félicite pour cet interview. Il faut qu’on parle à propos des nations indigènes plus souvent chez nous! Et il faut qu’on leur respecte beaucoup plus en tant que société. Leurs cultures, leurs langues, leurs moeurs… tout cela représente la richesse culturelle du Brésil… une diversité à préserver à tout coup… Salut!!

    Thiago Pérez.

  2. Thiago Pérez says:

    Salut à toute l’équipe du site Les Brasileiros!!!
    En tant que professeur, en tant que journaliste, en tant que brésilien je vous félicite pour cet interview. Il faut qu’on parle à propos des nations indigènes plus souvent chez nous! Et il faut qu’on leur respecte beaucoup plus en tant que société. Leurs cultures, leurs langues, leurs moeurs… tout cela représente la richesse culturelle du Brésil… une diversité à préserver à tout coup… Salut!!

    Thiago Pérez

  3. Agnès says:

    Bravo Laurence pour cet interview ! Passionnant !

  4. Bravo Laurence!! Est-ce vous penser d’interviewer aussi quelques indiens?? Je pense que ça serais très intéressant de leur donner la parole aussi!!
    Merci!!
    à bientôt!!

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