Le métissage au Brésil : une question à fleur de peau

23/04/2012 3 commentaires

Dans le cadre d’une enquête lancée en 1976 par l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistique (IBGE), il a été demandé à un nombre important de brésiliens d’indiquer la couleur de leur peau. La question donna lieu à une multitude de réponses et, à l’issue d’un important travail de regroupements, 136 couleurs de peau se dégagèrent. Leur lecture est des plus poétiques : blanc essentiel, blanc miel, tire vers le blanc, charbon, grillée, tirant sur le doré, couleur de café, brune-bien-arrivée, blé, moitié noire…Cette palette de couleurs qui se délecte dans le blanc, mais fuit le noir, en dit cependant long sur la difficulté des brésiliens à assumer leur couleur de peau lorsqu’elle est sombre. Depuis 1976, ces enquêtes sur la population sont renouvelées chaque année, et le constat est toujours le même : il n’est pas facile pour une personne de couleur noire de se définir comme telle. “Qui veut savoir ce qu’est être noir, reste noir moins de 24 heures”, voilà ce que répond  Luislinda Dias Valois dos Santos – première femme noire à avoir eu une carrière dans la magistrature brésilienne – à qui doute de l’existence de discriminations et de violences racistes au Brésil.   Par Christine Charmeil

 

 

La violence des chiffres

Les chiffres issus de la Carte de la violence au Brésil en 2011 (réalisée conjointement par le Ministère de la Justice et l’Institut Sangari) attestent d’actes racistes de plus en plus nombreux. Il y a eu une augmentation du nombre de jeunes noirs assassinés dans la dernière décennie et une réduction du nombre de jeunes blancs décédés. D’après le plan, entre 2002 et 2008, le chiffre de blancs décédés est passé de 6.592 à 4.582, soit une réduction de 31%. Concernant les jeunes noirs, le chiffre est passé de 11.308 à 12.749, une augmentation de 13%. L’étude montre que le racisme est la plus importante raison donnée à la violence contre les jeunes noirs. Comment expliquer ces tensions inter-culturelles si fortes ?

 

 

Le poids de l’histoire

Le Brésil est le dernier pays d’Amérique à avoir aboli l’esclavage en 1888, et c’est le pays qui a eu le plus recours à la traite et à l’esclavage. De 1550 à 1850, environ 4 millions d’esclaves ont été débarqués au Brésil, soit près de 40% du nombre total d’esclaves. Alors que l’esclavage sera aboli en Angleterre en 1807, la traite va perdurer de manière encore très importante au Brésil jusqu’en 1850.

L’abolition de l’esclavage au Brésil se fera en plusieurs étapes, sous la pression internationale – de l’Angleterre notamment – et nationale (estimation de la main d’oeuvre à disposition sur place suffisante, peur des révoltes des esclaves, besoin pour l’Empereur du soutien des Brésiliens abolitionnistes).

L’abolition de l’esclavage mécontente cependant fortement les propriétaires fonciers et les esclaves, qui se retrouvent desoeuvrés et sans terre. Contraints alors d’émigrer vers les villes, ils prennent possession d’immeubles délabrés du centre, puis dans les favelas des périphéries. D’autres ex-esclaves s’installent dans les “quilombos”, communautés formées par des esclaves échappés et présentes sur tout le Brésil.

“Le Noir libre fut ainsi abandonné à son sort. Sans terre, sans éducation, coupé de toute structure sociale, il fut alors condamné à la misère, à l’exploitation permanente, au mieux à trouver un patron qui voudrait bien l’accueillir sur sa propriété. L’abolition tant attendue enracinera l’inégalité.” écrit Alain Rouquié, dans “Le Brésil au XXIème  siècle”.

 

 

La lente reconnaissance des apports culturels du métissage

Si l’on trouve, dès le XVIIIème siècle, des poètes et des écrivains pour louer la richesse du travail et de la culture des indigènes et des esclaves noirs (Inacio José de Alvarenga Peixoto, José de Alencar, Mario de Andrade), le tournant dans la reconnaissance positive du métissage est cependant marqué par l’ouvrage de Gilberto Freyre de 1933 “Casagrande e Senzala” (en français “Maitres et esclaves”).

Le combat des Noirs, contre le racisme et pour la valorisation de leur culture, est aussi longuement mené au cours du XXème siècle par l’intellectuel noir Abdias do Nascimento. Par l’intermédiaire du théâtre et de la littérature, par son action politique nationale et internationale, ce leader noir permettra au Brésil d’accomplir de grands pas dans sa lutte contre le racisme :

  • En introduisant dans la nouvelle constitution du Brésil de 1988 le principe du multiculturalisme.
  • En créant la Fondation Culturelle Palmarès (nom donné en mémoire du fameux quilombo qui résista pendant plus d’un siècle aux troupes hollandaises et portugaises) au sein du Ministère de la Culture pour “préserver, protéger et diffuser la culture noire”.
  • En reconnaissant des héros afro-brésiliens comme Zumbi, le principal chef du quilombo de Palmarès.

 

 

La législation anti-raciste actuelle

Grâce notamment à l’action de Abdias do Nascimento, la Constitution de 1988, en vigueur encore aujourd’hui, condamne toutes formes de discrimination raciale et répudie le racisme, “crime sans possibilité de remise en liberté sous caution et imprescriptible”.

Pour faire écho à la Constitution de 1988, la loi du 5 janvier 1989 liste de manière assez précise les actes discriminatoires punissables. Sont ainsi par exemple punis, le fait, pour préjugé de race ou de couleur, de :

  • Refuser ou empêcher l’inscription ou l’entrée  d’un élève dans un établissement d’enseignement public, quelque soit le degré.
  • Refuser ou empêcher l’accès à un établissement commercial.
  • Refuser l’accueil ou empêcher l’accès dans les hôtels ou bars, établissements sportifs, clubs sociaux …
  • Empêcher l’accès des entrées, escaliers et ascenseurs dans les édifices publics ou résidentiels.

La loi la plus importante en matière de lutte contre le racisme reste toutefois la loi sur le statut de l’égalité raciale du 20 juillet 2010. Cette loi a pour objet, comme en dispose son article 1er, de garantir à la population noire l’égalité effective d’opportunités, la défense des droits ethniques individuels et collectifs et le combat contre la discrimination et toutes formes d’intolérance ethnique.

Le cœur de la loi est dans l’énoncé des droits fondamentaux de la population noire : droit à la santé, droit à l’éducation, à la culture, aux sports et aux loisirs, droit à la liberté de conscience, de croyance et au libre exercice des cultes religieux, droit d’accès à la terre et à une habitation convenable, droit au travail.

 

 

Le travail des pouvoirs publics en matière de discriminations raciales n’est pas encore achevé et le sujet de la discrimination raciale n’a pas fini d’être débattu pour être, il faut l’espérer, mieux sanctionné encore (cf l’audition à la Commission législative du Travail, de l’Administration et du Service Public du 12 avril dernier pour réfléchir à l’amélioration de la législation aujourd’hui insuffisamment claire et précise pour punir les discriminations raciales au travail). Il semble cependant possible, au regard du rôle joué par les pouvoirs publics et les médias, d’être optimiste sur la diminution progressive du racisme au Brésil.

 

 

 

Mots-clés : , SOCIÉTÉ
3 commentaires to “Le métissage au Brésil : une question à fleur de peau”
  1. jp says:

    26.04.2012. – L’Etat de Sao Paulo veut instaurer dans ses universités une “règle des quotas”, ce qui parait être une idée sans nom. La règle des quotas serait d’instituer un quota d’étudiants de race nègre et de race blanche.
    Le pire est que certains intellectuels brésiliens sont adhérents à ce projet ( Cf. Le journal FUTURA de 21h00 – 25.04.2012. Canal Globo.)
    Certains réclament déjà un projet de loi sur le sujet pour y parvenir.

  2. Igor says:

    Plusieurs universités ont déjà adopté un système de quotas raciales, dont l’Université de Brasilia qui a été la première il y 8 ans. La question, cependant, n’est pas si simple que ça. D’abord il ne s’agit pas de “quota d’étudiants de race nègre et de race blanche”. Ce sont des quotas pour les étudiants auto-déclarés noirs, qui peuvent s’ils le veulent ne pas utiliser ce droit. C’est grâce aux politiques de quotas en vigueur depuis presque une décennie, qu’une grande quantité d’étudiants noirs ou métis, qui étaient exclus des universités publiques, y ont eu accès.

  3. Ahriman says:

    C’est le renversement des valeurs, le racisme est imprescriptible et sévèrement puni par un état sécuritaire sur ce seul sujet, alors qu’un meurtre lui est prescriptible et bénéficie de plus en plus de mansuétudes de la part de la “Justice”. La vie Humaine a donc moins de valeur que le concept de victimes du racisme. Je ne doute pas que l’état Brésilien n’a pas a ce préoccupper de l’insécurité dans les favellas, ses forces de Police étant mobilisées sur le délit de blasphème appelé racisme.

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