Citoyens, rendez les armes !

7/09/2011 Aucun commentaire

7 avril 2011 : un déséquilibré fait irruption dans une école municipale de Realengo, au nord de Rio de Janeiro. Il tue douze enfants avec des armes de poing*. Le Brésil est sous le choc. Cette tragédie relance immédiatement le débat sur le désarmement et le contrôle du trafic des armes au Brésil.

Par Laurence de Raphelis-Soissan

Feux sur les chiffres…

  • Selon l’ONU, le Brésil détenait en 2010 le 3ème taux le plus important d’homicides des pays Amérique du sud (derrière le Venezuela et la Colombie) avec 22,7 homicides pour 100 000 habitants. En nombre absolu, en revanche,le Brésil détient la première place, non seulement en Amérique du sud, mais également dans le monde entier avec 43 909 homicides commis en 2009.
  • Sur les 478 369 homicides enregistrés au Brésil de 1999 à 2008, 70% ont été pratiqués avec une arme à feu.
  • 16 millions d’armes à feu circuleraient au Brésil : 14 millions seraient entre les mains de la population civile, les 2 millions restant entre les mains des militaires et de la police, 49% d’entre elles seraient illégales, c’est à dire que l’on ignore à qui elles appartiennent.
  • Le nombre d’armes à feu vendues au Brésil a augmenté de 70% depuis l’approbation du commerce des armes à feu lors du référendum d’octobre 2005. La tendance actuelle serait à une stabilité du commerce.

 

 

 

La loi : ESTATUTO DO DESARMAMENTO

Le 22 Décembre 2003, le Congrès adopte une loi sur le désarmement (Estatuto do Desarmamento) qui durcit la législation brésilienne en vigueur sur l’enregistrement, le port et le commerce des armes à feu au Brésil. Ce que dit la loi en substance :

  • Tout le monde peut acquérir une arme à feu au Brésil…

Pour acquérir une arme à feu, il suffit de réunir les conditions suivantes : avoir 25 ans révolus ; avoir déclaré son besoin effectif d’acquérir une arme ; fournir un certificat de ses antécédents judiciaires ; fournir une attestation de domicile fixe ; démontrer sa capacité technique et son attitude psychologique ; ne pas faire l’objet d’une enquête de police ou de poursuites pénales.

  • …mais tout le monde n’est pas autorisé à la porter sur soi

Le port d’une arme à feu est, de principe, interdit sur tout le territoire national. Font exception : policiers ; gardes municipaux (dans les villes de plus de 500 000 habitants) ; membres des Forces Armées ; employés des entreprises de sécurité et de transport de fonds (en service) ; praticiens de sports de tir ; personnes qui en démontrent le besoin effectif pour la pratique de leur activité professionnelle (ces dernières devant présenter un risque ou une menace pour leur intégrité physique) ; chasseurs. Cette autorisation est automatiquement suspendue si le titulaire du port d’arme à feu est arrêté ou approché en état d’ébriété ou sous l’influence de substances chimiques ou hallucinogènes.

  • Pour être considérées comme “légales”, les armes à feu et les munitions doivent respecter un certain nombre de règles

L’emballage des munitions commercialisées doit comporter un code barre pour identifier notamment le fabricant et l’acquéreur. Les armes à feu fabriquées après le 23 décembre 2004, doivent par ailleurs intégrer un dispositif de sécurité et d’identification, gravé sur le corps de l’arme. Par ailleurs, la loi impose que les munitions soient « marquées » afin de savoir d’où elles viennent et à qui elles ont été vendues.

  • La commercialisation des armes à feu et des munitions est autorisée sur tout le territoire national

L’article 35 de la Loi de désarmement prévoyait l’interdiction de la commercialisation des armes à feu et des munitions sur tout le territoire national (à l’exception des personnes autorisées au port d’armes à feu précitées). Pour entrer en vigueur, cet article devait être soumis à un référendum populaire en octobre 2005, soit deux ans après la promulgation de la loi.

Le 23 octobre 2005, la population brésilienne est donc appelée aux urnes pour se prononcer. Deux courants s’affrontent : le « OUI », en faveur de l’interdiction de la commercialisation, soutenu par un courant « Pour un Brésil sans armes », et le NON, en faveur du maintien du commerce des armes à feu, soutenu par le courant « Pour la légitime défense ».

Alors que tous les sondages donnaient le « OUI » gagnant, le résultat sorti des urnes créé la stupéfaction : 63,94% des brésiliens se prononcent en faveur du « NON», autrement dit pour le maintien de la commercialisation des armes à feu et des munitions au Brésil.

  • On ne joue pas avec le feu sur le territoire brésilien

La loi interdit expressément sur le tout territoire brésilien la fabrication, la vente, la commercialisation et l’importation de jeux, répliques ou imitations d’armes à feu qui pourraient être confondues avec les vraies.

  • Les contrevenants à la loi sont sévèrement punis

La loi prévoit toute une série de mesures punitives en fonction du niveau de l’infraction. La peine la plus sévère étant une peine de 3 à 6 ans de prison pour port illégal d’arme à feu à usage restreint.

 

 

 

Citoyens brésiliens, rendez les armes !

Une nouvelle campagne de désarmement

En réaction à la tragédie de Realengo, le Ministère de la Justice a lancé au mois de mai 2011 une nouvelle campagne de désarmement. Diffusée dans l’ensemble des médias nationaux, comportant différents messages “chocs”, elle a pour slogan : Tire uma arma do futuro do Brasil (Enlève une arme du futur du Brésil). Son objectif est de retirer de la circulation les armes illégales, en invitant les citoyens à les rendre, et de réduire par là même le nombre d’homicides dans le pays. Pour stimuler la collecte, le gouvernement garantit :

–       L’anonymat : cette mesure inédite devrait encourager la remise d’armes à grande portée, priorité du Gouvernement.

–       Une indémnisation : R$ 100, R$ 200 ou R$ 300 sont proposés, suivant le type d’arme livré.

Cette campagne de désarmement est la troisième menée dans le pays par le Ministère de la Justice. 26 000 armes (pistolets, mitraillettes, revolvers et fusils) auraient été collectées depuis son lancement. Les deux précédentes, menées respectivement en 2003-2004 et 2008-2009, avaient permis de récolter plus d’un million d’armes.

 

Désarmer la population civile : la solution pour combattre la criminalité ?

  • OUI…Le gouvernement affirme que le nombre d’homicides par armes à feu aurait baissé de 11% dans le pays durant les précédentes campagnes de désarmement. Le nombre de morts serait donc corrélé au nombre d’armes circulant dans les rues et entre les mains des civils.
  • NON…D’autres, estiment au contraire, que l’impact de ces campagnes de désarmement est nul. C’est le cas de l’ONG Movimento Viva Brasil qui a défendu l’interdiction de la commercialisation des armes au Brésil. Selon cette dernière, les armes récoltées ne sont pas celles qui circulent dans les réseaux criminels, ni celles qui sont vendues illégalement. Ce seraient pour la plupart de vieilles armes, inutilisées par leurs proprietaries, qui les détiennent depuis des années. Désarmer les honnêtes gens et laisser les bandits armés ne serait donc pas la solution pour en finir avec la violence armée.

 

 

 

Briser “la culture de la violence”

Le gouvernement est bien conscient que cette campagne ne suffira pas. Au delà de la récolte des armes, il envisage d’autres mesures pour briser ce qu’il appelle “la culture de la violence” au Brésil. Parmi celles-ci, un contrôle renforcé du trafic aux frontières pour éviter l’entrée des armes illégales (20% des armes saisies sont importées à l’extérieur). Malheureusement les armes importées ne sont pas uniquement celles qui tombent aux mains des bandits…le marché légal lui-même alimenterait le marché illégal.

La question de la commercialisation des armes dans le pays est donc à nouveau relancée, de même que l’idée d’un nouveau référendum populaire sur le sujet. Après tout, peut-être que 6 ans plus tard et après des milliers de victimes, l’opinion publique a révisé son point de vue…Mais, peut-être, faudrait-il également se pencher sur le problème de la criminalité. Parce que si tant de civils possèdent des armes, c’est avant tout pour se défendre…des criminels !

 

 

* L’auteur du carnage, Wellington Menezes Oliveira, avait 23 ans au moment des faits. Son âge ne lui permettait donc pas de posséder une arme. Il possédait par ailleurs deux revolvers : un  calibre 38 et un calibre 32. La police a tenté de découvrir l’origine de ces armes. Le marquage du calibre 38 était pour partie éraflé, donc illisible et par conséquent ne permettait pas de retrouver son origine. Le marquage du calibre 35 a permis de remonter jusqu’à son propriétaire, aujourd’hui décédé. Selon son fils, cette arme lui avait été volée il y a des années.

 

 

Mots-clés : , , SOCIÉTÉ

Laisser un commentaire

(obligatoire)

(obligatoire)