Le vin au Brésil

5/04/2012 4 commentaires

Le Brésil est un pays à la fois producteur et consommateur de vin. 16ème producteur mondial, il importe près de 75 millions de litres par an, et exporte peu. Le marché du vin dans ce pays est encore jeune, et cherche toujours ses marques. Pour nous en parler, nous avons fait appel à un expert du sujet. Paul Medder est, au Brésil, le représentant de la société Wine Intelligence, leader mondial sur le marché du conseil aux entreprises vinicoles. Production, marché, culture, consommation et protectionnisme : où en est le vin brésilien ?

 

Les BRASILEIROS : Paul, où se situent les principaux centres de production du vin au Brésil ?

Paul Medder : La grande majorité se situe dans la Serra Gaúcha, dans le nord-est de l’État du Rio Grande do Sul. La ville de Bento Gonçalves est un peu le centre de cette région. Le problème dans le Rio Grande Sul est le climat, qui n’est pas forcément favorable à la culture viticole. Il est très humide et il y a beaucoup de pluies en été. En conséquence, le raisin ne mûrit pas complètement. C’est la plus importante région de production de vin du Brésil. Il existe également un autre centre de production dans l’Etat de Santa Catarina, au sud du Brésil ; c’est une région plus récente, qui émerge. Santa Catarina bénéficie d’un climat peu plus sec, et peut-être plus favorable à la production du vin. Il existe d’autres régions près de Recife, dans le Nord, très différentes, comme la vallée de São Francisco. Mais cette région est très chaude, tropicale, et elle fait deux collectes par an. Ce ne sera jamais une région de vin de haute qualité.

 

Les BRASILEIROS : Pensez-vous, d’une manière générale, que le Brésil dispose de conditions appropriées pour la production de vins de qualité ?

P.M : C’est un défi. Je pense que le Brésil cherche encore la meilleure région. La production de vin au Brésil a une longue histoire. Les immigrants italiens sont arrivés au Brésil il y a 120 ou150 ans, dans la région du Rio Grande do Sul, et ont apporté des raisins d’Italie. Mais l’objectif n’a jamais été de produire du vin de haute qualité. Autre chose aussi par rapport à l’histoire du vin brésilien : pendant de nombreuses années, les brésiliens n’ont pas utilisé de raisins vinifères (NDLR : aptes à la production de vins). Cela a toujours été un problème pour l’image et la qualité du vin brésilien, même si cela va en s’améliorant aujourd’hui.

 

Les BRASILEIROS : Quels types de vins* sont produits au Brésil ?

P.M : Il fut un temps où l’essentiel de la production était du « vinho de mesa de americanas» (vin élaboré avec des raisins de la variété vitis labrusca qui ne sont pas considérés comme appropriés pour la production de bons vins), mais aujourd’hui on produit davantage de « vinho fino »* (élaboré exclusivement avec des raisins vinifères, vitis vinifera, du type Chardonnay, Merlot, Pinot Noir, Cabernet Sauvignon etc). L’espumante connaît un essor depuis 5 à10 ans, et, dans ce secteur, le Brésil produit de très bons vins. Ils ne se situent pas au niveau du champagne, mais ils sont très intéressants.

 

Les BRASILEIROS : Le vin est-il un produit cher au Brésil ? Pourquoi ?

P.M : Cela dépend de son pays d’origine. Il existe, par exemple, une grande différence entre les pays d’Amérique du sud. Ceux qui font partie du Mercosur comme, par exemple, l’Uruguay ou l’Argentine, ne sont pas taxés, ce qui représente une grande différence au niveau du prix du vin. Il y a encore 5 ans, le Chili, qui ne fait pas partie du Mercosur, était taxé à hauteur de 22%. Depuis, il a passé un accord avec les pays membres du Mercosur, et cette taxe a été abandonnée. Tous les pays importateurs à l’extérieur du Mercosur (Europe, Australie, Etats-Unis, etc.) sont taxés à hauteur de 27% au Brésil.

 

Les BRASILEIROS : Selon vous, l’industrie locale souffre-t-elle de la compétition avec des vins bon marché chiliens ou argentins, qui offrent un meilleur rapport qualité-prix ?

P.M : Oui mais uniquement sur le « vinho fino », pas sur le « vinho de mesa ». S’agissant du « vinho fino », le Chili et l’Argentine ont les plus grandes parts de marché au Brésil. Ils ont une production beaucoup plus importante que le Brésil, produisent à grande échelle, avec des coûts inférieurs. Ils sont produits par ailleurs par des sociétés très importantes, comme Concha y Toro au Chili, ou Catena en Argentine. Ils font de bons vins, à de bons prix, qui sont très fruités. Les brésiliens, en général, préfèrent les vins fruités à ceux qui sont acides, comme les vins français ou italiens.

 

Les BRASILEIROS : En 2011, les Pays-Bas seraient devenus le principal marché pour le vin brésilien dans le monde. Quels sont les autres marchés étrangers pour le vin brésilien ?

P.M : Le Brésil exporte depuis peu, et en faible quantité. Le volume d’exportation a augmenté depuis seulement 5 à 8 ans. Le vin brésilien est présent au Royaume-Uni par exemple, mais en toute petite quantité. Les producteurs brésiliens privilégient le marché national. Ici, les gens connaissent les marques brésiliennes. A l’extérieur du pays, personne ne connaît le Brésil comme « producteur de vin ».

 

Les BRASILEIROS : On dit que la consommation de vin par habitant serait de deux litres par an au Brésil. Comment expliquez-vous cette consommation très faible ?

P.M : Il faut être très prudent avec ce type de statistiques. Certes, la consommation n’est pas importante, mais il y a une grande partie de la population ici qui n’a pas accès au vin, parce qu’elle n’en a pas l’opportunité, ou parce qu’elle n’a pas la culture de boire du vin. Les boissons que les brésiliens boivent le plus régulièrement ici sont la cachaça et la bière. Mais la consommation de vin des gens qui vivent dans la zone sud à Rio de Janeiro, dans le Centro à São Paulo, à Belo Horizonte ou à Brasilia, est plus importante que dans le reste du pays.

 

Les BRASILEIROS : Quels sont les vins préférés des brésiliens ?

P.M : Les vins rouges. Dans la catégorie des « vinhos finos », 75% des vins qu’ils consomment sont rouges. C’est un peu étrange parce que le climat et la nourriture au Brésil, s’accorderaient davantage avec des vins blancs. Le climat est très chaud et il y a beaucoup de poissons et de fruits de mer. C’est une question d’éducation, ils n’ont pas la tradition de boire du vin blanc, et personne n’y pense. Mais cela évolue. De la même manière, ils boivent davantage de vin rosé, provenant essentiellement du Chili, d’Argentine, et des pays émergents comme la Chine, la Russie qui sont des marchés jeunes,

 

Les BRASILEIROS : Le vin a-t-il l’image d’une boisson sophistiquée au Brésil ?

P.M : Oui, en raison du prix : il n’est pas bon marché. Par exemple, un vin de base du Chili coûte R$20 à R$30 au Brésil, soit le double de son prix au Royaume-Uni. Et dans les restaurants, les prix sont encore plus chers qu’ailleurs. Mais c’est un aspect du sujet qui va évoluer, le marché est encore très jeune au Brésil. Par ailleurs, les brésiliens n’ont pas non plus la coutume de boire du vin régulièrement. Par exemple, dans les churrascos au Royaume-Uni ou  en Nouvelle Zélande, vous trouvez beaucoup de bouteilles de vin, alors qu’ici vous trouvez de la bière. Si vous n’avez pas beaucoup d’argent, vous ne pouvez pas non plus consommer du vin régulièrement.

 

Les BRASILEIROS : Quels sont les vins étrangers les plus populaires au Brésil ?

P.M : Parmi les vins importés, les vins chiliens et argentins couvrent environ 70% du marché. Le Chili arrive en première position, l’Argentine en seconde. Vient ensuite l’Italie qui a toujours été un pays important pour le vin au Brésil. D’abord parce qu’il y a une grande population italienne ici, particulièrement à São Paulo. Ensuite, parce qu’il existe un lien important entre les immigrants italiens, les restaurants et les importateurs qui ont commencé à apporter du vin au Brésil. Enfin, parce qu’il existe également beaucoup de vins italiens bon marché comme le Lambrusco et le Prosecco. Le Portugal arrive quant à lui en quatrième position : il existe également un lien important entre le Portugal et le Brésil, spécialement à Rio de Janeiro. Enfin, en cinquième position, la France. Tous ceux qui aiment le vin vont boire du vin français. Les vins français restent chers et il est très difficile de trouver un vin français accessible.

 

Les BRASILEIROS : Qui consomme traditionnellement du vin au Brésil ? Cette tendance évolue-t-elle ?

P.M : Les gens qui ont de l’argent, beaucoup d’argent, les gens des classes moyennes et hautes. Les gens boivent du vin en général au restaurant, en famille, et quasiment jamais à la maison. Ils n’ont pas l’habitude d’acheter du vin pour le boire à la maison. Mais là aussi, cela change. Je n’ai pas les chiffres sur la consommation du vin au restaurant, mais elle est importante.

 

Les BRASILEIROS : Il semblerait que le nombre de clubs et de confréries dédiées aux vins croîtrait de manière exponentielle au Brésil…Comment évolue l’intérêt des brésiliens pour le vin ?

P.M : C’est un autre domaine qui grandit. C’est le cas, par exemple, de l’Associação Brasileira de Sommeliers qui a un réseau à Rio. Ou de l’Associação Brasileira dos Amigos do vinho qui fait des dégustations payantes presque chaque semaine, et qui dispose d’un réseau très important. Mais il y en a beaucoup d’autres.

 

Les BRASILEIROS : Selon vous, quels sont les vins brésiliens qui méritent d’être connus ?

P.M : Le problème est de trouver un bon vin à un prix raisonnable. Il faut compter au moins R$35 pour avoir un vin qui remplisse ces critères. J’aime par exemple le vin de Pizzato, leur Merlot est excellent. Ils font également un excellent espumante. Hier j’ai bu un vin très intéressant qui s’appelle Vilmar Bettü, d’un petit producteur du Rio Grande do Sul, qui produit différents vins en petites quantités. Au niveau des espumantes, il y a ceux de Casa Valduga, dans le Rio Grande do Sul, et ceux,  excellents, de Cave Geisse.

 

Les BRASILEIROS : Pensez-vous que le vin se substituera un jour à la bière populaire ?

P.M : Je ne pense pas. Le vin tient une place de plus en plus importante, mais n’aura jamais celle qu’il a en France par exemple. La place de la bière s’explique, notamment, en raison du climat. Et quand il fait 35°, elle est plus rafraîchissante que le vin. Peut-être que chez les personnes de la classe moyenne ou haute, la place du vin grandira, à défaut de dépasser un jour celle de la bière.

 

Les BRASILEIROS : Parlons défis. On dit que le premier défi du vin brésilien actuellement est la recherche de son identité…

P.M : Au Brésil, un des défis est de prouver la qualité du vin brésilien. Il existe encore des préjugés contre le vin national, parce qu’il a encore cette image d’un vin suave, produit avec des raisins non vinifères. Il y a encore des gens qui pensent qu’il n’est pas bon. Mais cela évolue un peu. Et puis l’industrie du « vinho fino » au Brésil est encore jeune et petite, en comparaison, par exemple, avec celle du Chili ou de l’Argentine. Ils font des progrès au niveau de la production, apprennent quels sont les meilleurs raisins. Merlot, Tannat ont du succès ici, mais le Cabernet n’est pas forcément réalisé avec des raisins mûrs. Ils n’ont pas le même niveau de maturité du Chili ou de l’Argentine. Le Brésil n’a pas son Malbec comme l’Argentine, qui est connu dans le monde entier. Par ailleurs, il y a peu de vins brésiliens sur les cartes des restaurants : vous en trouverez seulement un ou deux, contre vingt vins chiliens. La compétition est très forte. Sur le marché des espumantes, c’est une histoire différente : le prix est accessible, le vin est bon, et il ne souffre pas d’aprioris.

 

Les BRASILEIROS : On dit également que l’autre défi du Brésil est l’établissement de barrières à l’entrée du pays pour les vins importés sur le marché…

P.M : Il est important de parler de l’actualité du moment. Il y a trois semaines, une circulaire du Ministère du Développement et du Commerce a été publiée. Ibravin (Instituto Brasileiro do Vinho) et d’autres associations, ont demandé des protections – augmentation des taxes, utilisation de quotas, ou toutes autres mesures – pour limiter la quantité de vins importés. Cela provoque une grande polémique. Pourquoi ? D’abord, parce que ce n’est pas juste, cela va limiter le choix des consommateurs. Ces dernières semaines, en signe de protestation, de grands restaurants ont retiré de leur carte certains vins brésiliens. C’est le cas de Roberta Sudbrack, Oro, Fasano, Aprazivel à Rio de Janeiro ou le DOM à São Paulo. Ce sont les producteurs du Rio Grande do Sul (Garibaldi, Miolo, Aurora, Casa Valduga,etc) qui ont demandé cette protection. On verra ce qui arrivera au vin brésilien, j’espère que l’on n’aboutira pas à ces mesures de protectionnisme, et que tout reviendra à la normale. Fin avril, l’ABBA (Associação Brasileira de Exportadores e Importadores de Alimentos e Bebidas) doit remettre au Ministère une contre proposition.

Je ne pense pas d’une manière générale que le protectionnisme soit une bonne idée, il n’améliorera pas la qualité du vin ici. De la même manière, quand les gens s’intéressent au vin, ils prennent l’habitude d’en boire régulièrement. Si les vins importés deviennent plus chers, cela mettra une nouvelle barrière à la connaissance du vin et l’habitude d’en boire. Par ailleurs, le protectionnisme n’aura pas les mêmes effets pour toutes les catégories de producteurs. Les grands producteurs y gagneront davantage que les petits. Parfois les petits ont encore du mal à sortir du Rio Grande do Sul, parce qu’ils n’ont les moyens de promouvoir leurs vins ailleurs, comme les grands. J’espère que l’on ne prendra pas de mesures protectionnistes, ce serait meilleur pour le développement du marché. Espérons que la production s’améliorera et que les gens apprendront à connaître les meilleurs producteurs brésiliens.

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

 

* Source Ibravin (Instituto Brasileiro do Vinho) :

  • Récolte 2010 dans le Rio Grande do Sul :

Raisins américains et hybrides (blancs, rosés et rouges) : 480 millions de kg

Raisins vinifères (blancs, rosés et rouges) : 4,6 millions de kg

 

  • Production 2010 dans le Rio Grande do Sul :

Vinho de mesa (vin de table) : 195 millions de litres

Vinho fino (vin vinifère) : 24 millions de litres

 

 

 

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4 commentaires to “Le vin au Brésil”
  1. jp says:

    Français, je vis au Brésil, près du Rio Grande do Sul. Sincèrement, ils ont beau chercher leur chemin pour s’améliorer, en Amérique Latine, c’est quand même les vins chiliens et argentins qui tiennent la route pour ceux qui parlent …. Vin.
    On peut admettre que les vins de la Serra Gaucha sont les moins pires, mais de bons, pour qui parle Vin, c’est pas le Brésil qui va être le concurrent de la France demain. Par contre les vins chiliens n’ont plus rien à envier.

  2. Rogerio Rebouças says:

    Quelques corrections:
    Il y a beaucoup de vins Français bon marché dans les supermarchés brésiliens.
    La Campanha Gaucha produit du bon vin et il ne pleut pas comme la Serra Gaucha ou ils arrivent a faire de bon vin mousseux.
    La France est le troisième exportateur tous vins confondu.
    Le barrières protectionniste vont gêner d’avantage les vins d’Europe, pas les vins du Mercosul(Argentine et Uruguay).

  3. Juliana says:

    Os brasilieros gostam mesmo é de Skol!!!.

  4. Rafael says:

    Au-delà des problèmes dont on parle beaucoup (les impôts, les marges de profit qui sont en général élevées au Brésil, les mesures protectionnistes, etc), à mon avis il y a un gros problème que l’industrie du vin, tout spécialement, les petits producteurs, devrait résoudre : la distribution. Moi, j’habite à São Paulo ; je ne connais pas les données, mais je suis sûr qu’il s’agit du principal marché consommateur. Bien, on n’y trouve pas les vins brésiliens ! Bien-sûr, les vins des grands producteurs (Miolo, Salton, etc) sont tous dans les rayons ; mais pas les petits et les moyens producteurs, dont les vins sont souvent les meilleurs. Ni même les ventes online nous aident, face aux frais de livraison incroyablement élevés. La seule solution que j’arrive à penser est qu’il faut créer une coopérative, ou quelque chose comme ça, pour éviter les grands distributeurs, qui apparemment n’y ont pas d’intérêt.
    De plus, c’est avec plaisir que je vois l’émergence de partenariats entre des producteurs nationaux et des importateurs. Moi (comme tous qui aiment le vin, je pense), je n’arrive pas à accepter qu’il existe un conflit entre le vin importé et le vin national.

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