Telenovelas : entretien exclusif avec Cristina Mungioli, chercheuse à l’OBITEL

10/05/2012 1 commentaire

Savez-vous ce que sont les telenovelas ? Connaissiez-vous leur origine française ? Vous demandez-vous pourquoi elles ont autant de succès auprès des brésiliens ? Pour nous éclairer sur la culture des telenovelas au Brésil, nous avons fait appel à une spécialiste du sujet. Cristina Palma Mungioli est professeur à l’Escola de Comunicações e Artes de l’Université de São Paulo et chercheuse à l’OBITEL (Observatoire Ibéro-Américain de fiction télévisée). Zapping dans l’univers de la « reine » des fictions brésiliennes…

 

Les BRASILEIROS : Professeur Palma Mungioli, qu’est-ce qui caractérise la telenovela ?

Pr Cristina Palma Mungioli : La telenovela est une histoire qui se prolonge au long des mois. Certaines telenovelas durent deux ou trois mois ; c’est le cas, par exemple de « O Astro », qui a duré deux mois l’an passé. Mais nous avons eu, dans les années 60, des telenovelas qui ont duré deux années. En moyenne, leur durée est de six à huit mois. Au Brésil ce qui caractérise la telenovela, c’est son découpage en chapitres quotidiens. A la différence, la série est composée d’épisodes qui passent chaque semaine, et qui racontent une histoire, complète ou qui se poursuit la semaine suivante. Actuellement nous avons une série au Brésil qui fait un succès et qui s’appelle « Tapas et beijos » : un problème surgit à chaque nouvel épisode, et celui-ci est résolu à la fin. La telenovela présente une autre particularité : si un personnage n’est pas apprécié du public ou ne fait pas de succès, il peut être remplacé par un autre. De la même manière, si une histoire n’emporte pas l’adhésion du public, elle peut être écourtée. La telenovela est un « texte ouvert », qui a un rapport très étroit avec l’audience et qui, au final, maintient ce produit dans le scenario très compétitif de l’industrie culturelle.

 

Les BRASILEIROS : Quelle est l’origine des telenovelas d’une manière générale ?

Pr C. PM : Les telenovelas ont commencé sous la forme des radionovelas, c’est à dire sous la forme de feuilletons sonores. Mais les radionovelas – et les telenovelas – trouvent avant tout leur influence dans le feuilleton français du 19ème siècle, qui avait un penchant très fort pour le mélodrame, l’amour impossible, les sentiments très forts. Il existe ce lien avec le feuilleton, ou « folhetim» comme on l’appelle au Brésil, parce que l’histoire se racontait là aussi par chapitres. Dans le feuilleton français, publié dans le journal, l’histoire se racontait progressivement, par épisodes, chaque jour ou chaque semaine. Parmi les grands « feuilletonistes » français, on comptait par exemple Alexandre Dumas (Père) ou Honoré de Balzac. Au Brésil, on peut citer le grand écrivain Machado de Assis, ou, plus récemment, Nelson Rodrigues, l’un des plus importants dramaturges brésiliens, qui écrivait des feuilletons dans les journaux de Rio de janeiro dans la première moitié du XXème siècle.

 

Les BRASILEIROS : A quand remonte le début des telenovelas au Brésil ?

Pr C. PM : Les telenovelas au Brésil sont nées avec la télévision brésilienne. Elles ont commencé à exploser à partir des années 60. A cette époque, il y avait une grande influence des telenovelas cubaines. L’une d’entre elle s’appelait « O direito de nascer » et elle eut un grand succès en Amérique du Sud.

A partir de la fin des années 60, la telenovela « Beto Rockfeller » a marqué le début du genre avec une caractéristique plus brésilienne, un langage brésilien. On a commencé à utiliser des scénaristes brésiliens, des auteurs brésiliens, des lieux brésiliens, des acteurs brésiliens, et toute la production était brésilienne. Cela a tout changé : les problèmes étaient brésiliens, c’était la construction du « style brésilien ». C’est à partir de ce moment là que la telenovela brésilienne a gagné ses caractéristiques.

Mais ce sont surtout les années 70-80, qui ont marqué l’âge d’or des telenovelas. Il y a eu par exemple une telenovela très importante qui s’appelait « Roque Santeiro ». Elle a recueilli une audience énorme, tout le monde l’a regardée. Elle a été très importante parce qu’elle se situait dans une période d’ouverture politique du Brésil, à la fin de la dictature, et abordait des problèmes très sérieux. L’auteur de cette histoire, Dias Gomes, était communiste et très critique envers la société et ses problèmes comme le pouvoir, les relations du pouvoir avec la corruption, le changement d’identité,etc. Cette telenovela racontait une très belle histoire et a fait un succès dans toute l’Amérique Latine et en Afrique, notamment au Mozambique.


Les BRASILEIROS : Le phénomène des telenovelas est-il typiquement brésilien ou le retrouve-t-on ailleurs ?

Pr C. PM : On trouve les telenovelas au Mexique, en Colombie…dans toute l’Amérique du Sud. En Europe, on trouve le produit «telenovela » au Portugal, qui importe beaucoup du Brésil. Durant de nombreuses années, c’était le Brésil qui lui fournissait les telenovelas. Depuis, ce pays commence à produire des telenovelas avec des auteurs portugais. On trouve également des telenovelas en Espagne, mais les espagnols aiment davantage les séries.

 

Les BRASILEIROS : Existe-t-il différents types de telenovelas ?

Pr C. PM : Oui. Vous trouvez actuellement la telenovela qui passe à 18H et qui aborde en général un thème léger. Celle de 19H a un profil comique. Dans les deux cas, les drames sont allégés et l’on n’y aborde rarement de grandes questions. La telenovela de 21H est en revanche plus dramatique, et aborde des problèmes et des questions nationaux.

 

Les BRASILEIROS : Parler de culture aujourd’hui au Brésil, est-ce nécessairement parler des « telenovelas brésiliennes » ?

Pr C. PM : Oui, les telenovelas font partie de la culture brésilienne. C’est le produit qui caractérise le mieux la culture brésilienne dans l’actualité de la télévision. Tous les brésiliens connaissent la telenovela, tous en parlent, même ceux qui ne la regardent pas. Souvent, les gens parlent ainsi : « Vous avez vu la telenovela hier ? Vous avez vu ce qui s’est passé ? ». C’est un lien social.

 

Les BRASILEIROS : Comment les telenovelas ont-elles réussi à conserver leur succès auprès du public brésilien ?

Pr C. PM : La telenovela est un produit très bien adapté à notre besoin. C’est un produit fondamentalement national. Il est très proche des brésiliens et il est très étudié. Globo, par exemple, a presque 50 années d’expérience et de connaissance du public. Ils font beaucoup d’études pour connaître leur public, savoir ce qui l’intéresse, ce qui plaît aux gens.

Vous trouvez dans les telenovelas beaucoup de choses que les brésiliens vivent au quotidien. La telenovela n’est pas pour autant la vie réelle, ce n’est qu’une vie crée à partir de similitudes avec la réalité, parce que la fiction n’est qu’un regard sur la réalité. Dans la telenovela, il y a beaucoup de choses qui concernent les brésiliens : les sentiments, l’organisation de la famille, les interactions entre les gens, les valeurs. On y aborde également différents sujets de société comme, par exemple, la violence domestique, l’éducation des enfants, l’amour homosexuel, ou la sexualité. Il est par conséquent logique qu’il existe une proximité et une relation avec les problèmes que la fiction montre. Il y a des gens qui disent que c’est un portrait de la réalité, mais ce n’en est qu’une lecture, une interprétation, cela reste de la fiction. C’est la même chose avec les séries ou les films américains.

Les telenovelas sont connues de tous, même de ceux qui ne les regardent pas. Par exemple, vous trouvez partout des informations sur les telenovelas : sur internet, dans les journaux. Même ceux qui ne les regardent pas, lisent les informations qui en parlent. C’est un produit qui parle aux brésiliens, c’est un dialogue avec les brésiliens.

 

Les BRASILEIROS : Pensez-vous que les brésiliens s’identifient aux personnages des telenovelas ?

Pr C. PM : Avec certitude. On y trouve une variété de personnages auxquels les brésiliens peuvent s’identifier.

 

Les BRASILEIROS : Quel type de public regarde les telenovelas ?

Pr C. PM : Le profil du public varie suivant les telenovelas. La telenovela est très regardée par la classe C, mais aussi par les classes A et B. Elle n’a jamais cessé de parler à la classe C. Et, qu’est ce qui se passe aujourd’hui ? Dans les histoires, apparaît cette nouvelle classe C, qui a accompagné l’évolution de la société.

 

Les BRASILEIROS : Comment les auteurs de telenovelas arrivent-ils à rester proches des questions qui intéressent les brésiliens ?

Pr C. PM : Il y a des auteurs qui font des études, beaucoup d’études. Ils vont dans les bus, partout, pour interroger les gens. Mais il y a des auteurs pour qui ce n’est pas possible parce qu’ils sont très connus. Ceux-là ont des équipes qui vont dans la rue pour discuter avec les gens et relever les questions importantes. Et lorsque les auteurs écrivent, ils intègrent ces questions dans les histoires.

 

Les BRASILEIROS : Est-ce que les auteurs de telenovelas sont libres de parler de tous les sujets ?

Pr C. PM : Je pense que les auteurs sont libres, mais cette liberté doit passer par diverses médiations, que nous pourrions appeler des “filtres”, qui varient beaucoup, surtout quand on parle de l’industrie televisuelle. Il y a trop de choses et d’argent en jeu, et les produits doivent générer de l’argent pour gagner une place dans la grille des programmes.

La telenovela au Brésil a toujours été très proche des questions soulevées par les problèmes sociaux. Précisément parce que dans les années 70, ceux qui écrivaient étaient poursuivis par le régime militaire. Mais face à la transformation de la société, il existait cette préoccupation sociale. Dans les telenovelas de la fin des années 70 et du début des années 80, apparaissait déjà la question de l’environnement. Pour citer un exemple, la naissance des immeubles à Rio a nourri les discussions des gens : il n’y avait plus d’endroits où marcher, plus de maisons. Tout cela est apparu dans les telenovelas : les gens pouvaient parler, réclamer, il existait des droits qui ne pouvaient être évoqués à l’époque du gouvernement militaire.

 

Les BRASILEIROS : Les telenovelas ont donc un rôle politique ?

Pr C. PM : Oui, tout à fait.

 

Les BRASILEIROS : Plus politique que social ?

Pr C. PM : Actuellement la question politique est moins présente. Aujourd’hui, il est davantage question d’autres problèmes comme les problèmes domestiques, la question de l’homosexualité, etc. Les problèmes sont traités dans les telenovelas d’un point de vue social.

 

Les BRASILEIROS : Pensez-vous également que les telenovelas ont un rôle pédagogique ?

Pr C. PM : « Pédagogique » est un mot un peu fort à mon sens. Disons qu’elles ont un rôle éducatif, en lien avec leur rôle social, dans la mesure où elles permettent d’avoir divers points de vue sur un problème. Souvent, dans les telenovelas, vous avez un personnage qui a un préjugé sur un sujet, et un autre qui n’en a pas. Ils discutent et proposent par là même diverses perspectives du même sujet. Ainsi, les gens qui regardent peuvent se faire leur opinion.

 

Les BRASILEIROS : Diriez-vous que les telenovelas sont « politiquement correctes » ?

Pr C. PM : D’une manière générale, mais pas toujours. Parce que, par exemple, le personnage « méchant » de l’histoire peut gagner à la fin. C’est la même chose dans la littérature.

 

Les BRASILEIROS : Les séries américaines concurrencent-elles les telenovelas ?

Pr C. PM : Pas sur la TV ouverte, peut-être sur la TV payante. Sur la TV ouverte, les séries américaines sont diffusées tard le soir sur Globo, et les autres chaînes qui les diffusent ont beaucoup moins d’audience.

 

Les BRASILEIROS : Est-iI vrai que l’audience des telenovelas a baissé ?

Pr C. PM : Elle s’est plutôt dispersée. Les études disent qu’il y a des gens qui regardent les telenovelas sur la TV payante également (NDLR : la qualité d’image est meilleure). Mais la meilleure audience de la TV payante est aussi sur Globo.

 

Les BRASILEIROS : Un article de The Economist expliquait il y a quelques temps que les telenovelas exerçaient une influence positive sur le peuple brésilien, en termes de comportement et d’habitudes. C’est également votre avis ?

Pr C. PM : Les telenovelas ont une influence positive en ce sens qu’elles montrent le Brésil, elles montrent les brésiliens comme ils vivent, comme ils parlent, comme ils aiment les choses. Les telenovelas sont une façon de trouver sur le petit écran la culture brésilienne dans toutes ses ambiguïtés et ses contrastes. C’est la raison pour laquelle elles sont très importantes dans la culture brésilienne de l’actualité.

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

 

 

 

 


 

 

Mots-clés : , ARTS & CULTURE
Un commentaire to “Telenovelas : entretien exclusif avec Cristina Mungioli, chercheuse à l’OBITEL”
  1. Marilou says:

    ADORO Novelas!

    Les novelas bresiliennes sont geniales. Celle que je prefere en ce moment “Avenida Brasil”.
    Avec des pestes comme j´adore Carmiha et Suelen.

    Meilleures que certaines series americaines!

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