Souvenirs du Brésil : Gilson Martins, le magicien des sacs

4/02/2012 Aucun commentaire

Dans un monde où les objets souvenirs rivalisent souvent de mauvais goût et de production en série « made in China », les créations de Gilson Martins font figure d’exception. Drapeau brésilien, Pain de sucre, Christ Rédempteur, arches de Lapa…depuis plus de 30 ans, ce grand artiste carioca interprète les icônes du Brésil. Il nous les retourne sous la forme de sacs, uniques, fabriqués dans des matières révolutionnaires.

A la tête d’une entreprise de cent vingt personnes, il revendique une production « 100% made in Rio ». Rencontre avec un artiste « magicien » qui transforme les souvenirs en oeuvres d’art.

 

Les BRASILEIROS : Gilson, tu es un artiste à multiples facettes : artiste plasticien, designer, galériste…peux-tu te présenter ?

Gilson Martins : J’ai de multiples activités dans une même activité.

Je suis un carioca, natif de Rio de Janeiro, qui a connu la ville depuis le haut des collines du Centro, qui l’a vue chaque jour, et qui a joué avec. J’ai joué avec les icônes, avec le Pão de Açucar, avec le Cristo, avec les images et les spécificités qu’un artiste peut percevoir de sa propre ville. Quand j’étais enfant, à l’âge de huit ans, je peignais déjà ma ville. J’étais à la fois très artiste et très commercial. J’essayais de vendre tout ce que j’avais à vendre, jusqu’aux fruits du verger de la maison…il y avait des goyaves, des pitangas…A cette époque, j’étais le leader de tout un groupe de frères et de cousins, âgés de 7 à 18 ans. J’organisais les jeux et les activités et décidais quand ils devaient s’arrêter. Tout vient de là, de ma personnalité de meneur, de ma sensibilité, de ma faculté à attirer l’attention et de mon état d’esprit qui refuse tout ce qui est officiel et traditionnel.

 

Les BRASILEIROS : Comment définirais-tu le style Gilson Martins ?

G.M : La  simplicité je pense. La simplicité et l’évidence. Tout est très évident. Je travaille dans l’évidence. Je ne peux pas dire non à la couleur, non à un Christ aux bras ouverts sur la ville, non à deux roches reliées par un cordon. Tout est très poétique et très évident dans mon travail. Tous les jours ici, je me dis : « que c’est beau ! », « que c’est joli ! ». J’utilise la simplicité pour représenter ce qui est évident dans le quotidien.

 

Les BRASILEIROS : Quelles matières utilises-tu pour fabriquer tes produits ?

G.M :  Le PVC. La grande révolution s’est produite dans les années 80, quand j’étais à l’école des Beaux Arts. J’ai fabriqué un sac à dos qui n’était pas en cuir mais dans un tissu qui mélangeait du coton à de la résine transparente de PVC. C’était de la toile de chaise de piscine, de chaise d’extérieur, qu’utilisait mon père qui travaillait dans la décoration.

Les élèves de l’école ont beaucoup aimé ce sac, comme tout ce qui est avant-gardiste et nouveau. Sans le vouloir, cela a révolutionné le marché, monopolisé à cette époque par le cuir naturel, le cuir de vache ou de porc, sophistiqué, qui symbolisait l’appartenance à un groupe social supérieur. On pensait à cette époque qu’un sac qui n’était pas en cuir n’était pas un objet noble. J’apportais le PVC, une matière technologique. J’ai beaucoup travaillé également avec les revêtements des équipements automobiles, notamment le revêtement des sièges de la coccinelle de Volkswagen ou les revêtements des sols des Kombis, le matériel de chaises de piscines… Il y a beaucoup de matières technologiques qui n’ont pas les caractéristiques du cuir animal et que j’ai apportées et fait découvrir.

J’ai ensuite cherché des boutiques pour vendre mon travail et les gens ont commencé à accepter un nouveau design, avec de nouvelles matières, pour de nouveaux résultats…à un prix bien plus abordable que le cuir.

 

Les BRASILEIROS : Tes produits sont organisés en lignes, en collections saisonnières…un peu comme dans la « haute couture » ?

G.M : Mais je travaille « haute couture » ! Mes sacs sont des sculptures ! Ce sont des pièces uniques. Mon travail est très conceptuel, j’ai un laboratoire de création…c’est de la haute couture. Mes sacs sont travaillés avec un concept qui redécouvre la matière, qui l’exprime avec une autre fonction qui est le sac. Ce n’est pas un sac banal, ordinaire, c’est une œuvre d’art.

 

Les BRASILEIROS : Sais-tu qui achète tes produits dans tes boutiques à Rio et pourquoi ?

G.M : En premier, les français ! Je ne sais pas pour quelle raison. Il est vrai que j’ai beaucoup présenté mon travail en France, à Beaubourg, aux Galeries Lafayette, au Printemps, à la Samaritaine…Peut-être aussi parce que mes créations sont considérées comme un souvenir carioca, moderne et novateur. Les français ont peut-être davantage la tradition du souvenir de mauvais goût ?

 

Les BRASILEIROS : Quelle est la ligne, le produit, que tu vends le mieux ?

G.M : Les lignes vendues dans les magasins sont permanentes. Les sacs des collections Brasil ou Rio de Janeiro se vendent très bien, les sacs en tissu de poche de short de tennis également…Les petits « souvenirs » se vendent également très bien et permettent de faire tous ses cadeaux pour pas cher. Je n’ai pas vraiment un produit qui se distingue.

Les BRASILEIROS : Au-delà des lignes de produits que tu commercialises dans tes boutiques, tu réalises également des commandes spéciales pour les entreprises…

G.M : Les entreprises ont perçu notre travail comme très novateur et très différent. La matière que nous utilisons est innovante, la forme est innovante, nous avons notre propre regard sur le design contemporain. Ces entreprises ont eu conscience de ce caractère novateur et ont commencé à nous commander des travaux spéciaux pour leurs évènements ou la promotion de leurs produits. Nous avons travaillé pour L’Oréal, Coca-Cola, Lancôme, Helena Rubinstein et beaucoup d’autres. Mais je ne travaille pas avec toutes les entreprises qui me sollicitent, seulement avec celles qui ont une affinité avec notre marque.

 

Les BRASILEIROS : Tu pourrais décliner ton style et ton concept dans tous les pays et pour toutes les villes du monde. Quelle est ta stratégie sur ce point ? Rio reste-t-elle ta « marque de fabrique » ?

G.M : Mon entreprise n’a pas de stratégie. Elle n’est pas l’origine, elle n’est que la conséquence. Je suis seulement un artiste qui crée pour le plaisir et la conséquence de ce travail c’est l’existence de l’entreprise. Je ne suis pas un stratège, je suis un artiste carioca. J’ai fait une tentative en Grèce qui n’a pas abouti pour les raisons économiques liées au pays que l’on connaît. Mais le travail de Gilson Martins vit à Rio de Janeiro parce qu’il a besoin pour vivre de l’atmosphère de cette ville, de la plage, du Christ, des arches de Lapa, du Pain de sucre, des cariocas. Ce travail est carioca pour le monde, il doit vivre ici. A partir du moment où tu commences à produire pour tout le monde, où es ta grâce ? Je n’aurais plus la grâce pour mon travail. Je pense qu’il y a beaucoup de gens riches pour acheter le travail d’un créateur italien en Italie, le design d’un norvégien en Norvège…ou Philippe Starck à Paris.

 

Les BRASILEIROS : La direction commerciale de la boutique du MoMA à New York t’a commandé une ligne exclusive. Là encore tu as conservé ta marque de fabrique en réinterprétant tes célèbres moros (collines deRio) stylisés qui se reflètent pour former un papillon…

G.M : J’ai créé cette collection exclusivement pour le MoMA. Je n’aurais pas pu faire la statue de la liberté, je n’en ai pas eu l’envie, je ne veux pas me globaliser. Je suis de Rio de Janeiro. Que ce soit bien clair parce que dans le monde actuel, c’est une évolution naturelle pour une entreprise ou pour un créateur de travailler pour tout et partout. Je suis différent, je suis une exception à cette « tradition ».

 

Les BRASILEIROS : Tu fais partie du patrimoine brésilien et les autorités brésiliennes font régulièrement appel à tes talents de créateur lorsqu’il s’agit de promouvoir l’image de Rio à l’extérieur. En mars dernier, tu as été sollicité pour offrir des cadeaux à la famille Obama en visite officielle à Rio. Peux-tu nous raconter l’histoire du sac que tu as offert à Michelle Obama ?

G.M :  Le Consulat américain m’a contacté quinze jours ou un mois avant à l’occasion de la visite officielle à  Rio du Président Obama et de sa famille. Ils souhaitaient un cadeau, un sac, pour Michelle Obama. On a sélectionné un sac à partir d’une exposition à laquelle ont collaboré les employées de ma fabrique qui, pour la plupart, vivent dans les favelas du Complexo do Alemão et à Vila da Penha. En décembre de l’année passée, la situation était très difficile dans cette zone, une opération de pacification a été menée par les UPP (Unité de Police Pacificatrice) pour chasser les trafiquants et les gens allaient très mal en début d’année. J’ai eu l’idée de cette exposition et ai proposé à mes employées, à partir du recyclage des chutes de matières servant à faire les sacs, d’exprimer un message d’espoir, d’imaginer comment elles voyaient leur lieu de vie sans occupation. Elles ont très bien travaillé, leur travail était magnifique. Il a été exposé à la Semaine de la Mode à Rio et ensuite dans la boutique d’Ipanema.

 

Les BRASILEIROS : Dans les prochaines années, Rio s’apprête à accueillir des évènements majeurs (Coupe du Monde de football en 2014, Jeux Olympiques en 2016). Que prépares-tu pour ces événements ? Que t’inspirent-ils ?

G.M : Rien, c’est trop loin. Je travaille dans l’instant, au maximum trois mois avant. Je ne peux pas être inspiré par un évènement qui se déroulera dans 3 ans, c’est impossible. Je travaille très vite, dans le moment. J’ai besoin de sentir l’atmosphère, l’énergie des choses, des personnes, du lieu.

 

Les BRASILEIROS : Et les Journées Mondiales de la Jeunesse de 2013, que t’inspirent-elles ?

G.M : C’est super parce que plein de gens vont acheter des sacs !

 

Les BRASILEIROS : Pour conclure, je m’adresse à Gilson Martins, le brésilien. Si tu devais nous résumer les brésiliens en quelques mots, que dirais-tu ?

G.M : La société brésilienne est joyeuse. Elle cherche encore son âme, sa propre identité…mais ne réussit à la trouver. Les brésiliens ont une identité propre mais ne le savent pas encore.

 

 © Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soisssan pourLes BRASILEIROS

 

 

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