Le portugais brésilien : un entretien exclusif avec le linguiste Ataliba Teixeira de Castilho

8/08/2012 1 commentaire

Le portugais est la 8ème langue parlée dans le monde. Au Brésil, il a été façonné par l’Histoire : indiens, colonisateur, immigrations et migrations, lui ont donné, et lui donnent toujours, une formidable dynamique. Demain, le portugais pourrait bénéficier d’une portée toute nouvelle sur la scène internationale et le Brésil participe tout particulièrement à ce rayonnement. Pour nous parler de l’histoire du portugais du Brésil, de son évolution, et son avenir, nous avons donné la parole à Ataliba Teixeira de Castilho. Linguiste émérite, Professeur titulaire à l’Université de São Paulo, il a notamment présidé l’Association brésilienne de linguistique et  l’Association de linguistique et de philologie d’Amérique Latine

 

Les BRASILEIROS : Professeur Teixeira de Castilho, combien existe-t-il aujourd’hui de lusophones à travers le monde ? de pays lusophones ?

Pr Ataliba Teixeira de Castilho : La langue portugaise est parlée actuellement par plus de 200 millions de citoyens, dont plus de 190 millions vivent au Brésil. Il s’agit de la 5ème langue mondiale de par sa diffusion géographique, et de la 8ème quant au nombre de gens qui la parlent. D’une manière générale, les langues les plus parlées au monde sont le mandarin (parlée par 885 millions de personnes), l’hindi (497 millions), l’anglais (440 millions), l’espagnol (380 millions), le russe (277 millions), l’arabe (246 millions), et le bengali (211 millions).

Par ailleurs, les pays qui ont le portugais comme langue officielle sont le Portugal, le Brésil, le Mozambique, lAngola, les îles du Cap Vert, la Guinée-Bissau, São Tomé et Principe. Dernièrement, le Timor s’est ajouté au groupe.

Le portugais est enfin une langue pluricentrique, en ce sens où coexistent plusieurs normes, mais les deux normes principales sont les normes portugaise et brésilienne.

 

 

Les BRASILEIROS : Quelle est l’histoire du portugais brésilien ?

Pr A.T.C. : Les portugais ont commencé à coloniser le Brésil en 1532. La première ville a été fondée à São Vicente. Furent ensuite fondées Santo André et São Paulo (1554). Lentement, grâce à l’action des « bandeirantes », le portugais s’est répandu dans tout le Brésil.

Il faut savoir que le Portugal avait créé deux pays en Amérique du Sud : l’Etat du Grão Pará et le Maranhão dans le nord, et l’Etat du Brésil au centre et au sud. Il a fallu attendre le 18ème siècle pour que les deux pays soient réunis et forment le Brésil actuel. Et c’est seulement à la fin de ce siècle que le portugais a réussi à vaincre les langues indigènes, devenant ainsi la langue officielle du Brésil.

Les influences du portugais du Brésil proviennent de différents contacts linguistiques :

  • Tout d’abord avec les indiens : 6 millions de personnes, parlant 300 langues différentes, parmi lesquelles 160 ont survécu aujourd’hui ;
  • Ensuite avec les africains : environ 7 millions de personnes, réparties en 2 groupes de langues ;
  • Enfin, depuis le 19ème siècle, période pendant laquelle beaucoup d’européens sont venus s’installer au Brésil : italiens (plus de 1 million), portugais (400 000), espagnols (300 000), japonais (300 000), entre autres.

Les contributions linguistiques de ces peuples se concentrent principalement dans le lexique ; la syntaxe, apparemment, n’a pas reçu d’influence.

Au cours du 20ème siècle, nous avons connu des migrations internes, surtout du Nordeste vers le Sudeste. La ville de São Paulo est actuellement la plus grande ville au sud du Brésil où l’on parle le portugais brésilien du Nordeste. Plus récemment, ce sont les brésiliens du sud qui migrent vers le nord, faisant ainsi grandir nos frontières agricoles.

On connait aussi des influences germaniques et slaves dans le sud du pays, mais là encore seulement dans le lexique.

 

 

Les BRASILEIROS : Existe-t-il des différences entre le portugais brésilien et le portugais européen ?

Pr A.T.C. : Dans ma «Nova gramática do português brasileiro», j’ai montré les différences entre les deux portugais.

 > Voir les différences entre le “portugais brésilien” et le “portugais européen”

 


Les BRASILEIROS : Vous avez dit que le portugais brésilien avait gardé les origines de la langue portugaise…bien plus que le portugais européen. Comment l’expliquez-vous ?

Pr A.T.C. : Il y a deux théories sur l’origine du portugais brésilien. Selon la première, le portugais brésilien dériverait d’une créolisation du portugais européen, provenant des contacts avec les langues africaines. Pour la seconde, le portugais brésilien serait une continuation du portugais moyenâgeux (1450-1520), qui est la langue apprise par les colonisateurs avant leur traversée océanique. Après le 18ème siècle, le portugais du Portugal a subi de grandes transformations – surtout dans la phonologie – que le Brésil n’a pas suivies.

Je suis personnellement convaincu des arguments de la seconde théorie, sachant que rien ne prouve à ce jour l’existence d’un parler créole au Brésil. Par ailleurs, diverses propriétés syntaxiques du portugais brésilien peuvent se retrouver dans les textes portugais du moyen âge.

 

 

Les BRASILEIROS : Tous les brésiliens parlent-ils le même portugais ?

Pr A.T.C. : Non. Pour simplifier il existe des différences surtout entre le nord et le sud, que j’ai d’ailleurs signalées dans ma grammaire. Mais elles ne sont pas profondes, au sens où elles n’engendrent pas d’incompréhension.

> Voir les différences entre le “portugais brésilien du nord” et le “portugais brésilien du sud”

Le cadre des pronoms personnels a aussi, par exemple, subi de grandes altérations dans le portugais brésilien. « Tu » et « Vós » ont été substitués par « Você/O senhor » et « Vocês/Os senhores » ; « Nós », par « A gente ». Au nord et au sud « Tu » est encore usité, mais la terminaison verbale correspondante – le « » – a seulement été maintenue dans le nord. On dit ainsi « tu falas » au nord du Brésil, et « tu fala » au sud. Cet exemple montre que l’implantation des modifications verbales est beaucoup plus forte dans le centre du pays qu’aux frontières.

Dans le langage populaire les pronoms ont par ailleurs été abrégés, donnant naissance à de nouveaux préfixes, ce qui affecte la morphologie verbale, qui se simplifie.

> Voir les pronoms personnels en “portugais brésilien formel” et en “portugais brésilien informel”

Dans le portugais populaire, on constate également une simplification plus approfondie de la morphologie verbale, les pronoms devenant des morphèmes verbaux préposés au verbe :

> Voir la transformation des pronoms personnels en morphèmes verbaux personnels en portugais brésilien informel


 

Les BRASILEIROS : Vous avez pourtant expliqué que les différences dans la manière de parler le portugais brésilien pouvaient entraîner, je cite : “un bilinguisme dans sa propre langue”…

Pr A.T.C. : S’il est vrai que les différences géographiques dans la manière de parler le portugais brésilien ne sont pas si profondes, les différences entre le portugais cultivé et le portugais populaire sont en revanche beaucoup plus fortes. Pour maintenir l’intercompréhension, les brésiliens doivent s’ajuster à ces différences, en développant une sorte de bilinguisme (ou diglossie) dans leur propre langue. C’est le cas par exemple des étudiants provenant des classes basses de la population, qui trouvent à l’école une langue un peu différente de leur langue maternelle. Leur adaptation à la langue de l’État que l’on enseigne ne se fait pas sans quelques souffrances…

 

 

Les BRASILEIROS : C’est ce qui vous a amené à dire que « la langue cultivée pouvait entraîner une rupture d’identité linguistique » ?

Pr A.T.C. : Imaginez la situation suivante, très commune actuellement dans nos écoles : avant d’y rentrer, l’étudiant parle dans sa famille la langue populaire, comme nous l’avons montré dans un précédent tableau. Une fois à l’école, c’est le langage dit « cultivé » qui est enseigné, c’est-à dire la langue de l’État.

La langue familiale est alors condamnée, mais personne ne nous avertit que chacune des variantes doit être maintenue dans son endroit propre. Que se passe-t-il alors ? Sans doute une perte d’identité linguistique, une rupture du citoyen avec son milieu. C’est pour cette raison que j’ai proposé, qu’à l’école, chaque enfant écrive dans sa langue maternelle. Et que par la suite seulement, il apprenne le langage cultivé. Il faudra faire comprendre aux étudiants, qu’à chaque situation sociale, correspond une façon de parler le portugais. Et voilà le « bilinguisme d’une même et seule langue ».

Pour les européens, il est difficile de comprendre ce phénomène car vous n’avez pas, comme nous avec le portugais, une partie de la population qui ne parle pas le « français cultivé ».

 

 

Les BRASILEIROS : Une grande réforme de l’orthographe de la langue portugaise a été ratifiée en 1990 par le Brésil, le Portugal, et d’autres pays lusophones. Vise-t-elle une homogénéisation du portugais à travers le monde ?

Pr A.T.C. : La réforme de l’orthographe n’envisage pas une homogénéisation de la langue portugaise. Les différences suivront leur cours actuel, aucune loi ne pourrait les en empêcher. Toutefois, il est bon qu’une langue si répandue ait une forme graphique unifiée. Ceux qui ont travaillé à cette réforme l’ont fait uniquement dans ce but.

 

 

Les BRASILEIROS : Pourtant, certains portugais laissent entendre que le Brésil a voulu imposer sa règle orthographique au nom d’intérêts géopolitiques…

Pr A.T.C. : L’accord de l’orthographe a été longuement discuté entre les pays de langue portugaise, surtout entre le Portugal et le Brésil. Comme dans bien des cas, ce type de réforme soulève des passions. Dans ce cas précis, il faut bien garder à l’esprit que l’identité nationale est fortement fondée sur la langue que nous parlons. Voilà pourquoi des deux cotés de l’Atlantique, les passions se soulèvent.

Il serait beaucoup plus positif de souligner, qu’en ce moment-même, l’Instituto Internacional da Língua Portuguesa, appartenant à la Communauté des Peuples de la Langue Portugaise (CPLP), prépare un vocabulaire orthographique, avec la collaboration des diverses institutions du monde de la langue portugaise.

D’une manière générale, les pays de langue portugaise envisagent d’avoir une présence plus forte dans le monde. L’uniformisation orthographique, quoique parfois troublée, prend en compte ce desideratum. En ce sens, elle représente une bonne politique linguistique des pays lusophones.

 

 

Les BRASILEIROS : Que pensez-vous de la loi récente au Brésil sur la féminisation de certaines professions ?

Pr A.T.C. : À nouveau, on pense qu’on peut réglementer une langue naturelle par des lois formelles. Mais la langue a ses propres lois. Le temps passant, il sera temps de témoigner si « presidente » a une forme féminine telle que « presidenta », ou encore « estudanteestudanta », « clienteclienta », et ainsi de suite.

 

 

Les BRASILEIROS : Demain, une langue brésilienne ?

Pr A.T.C. : Les langues naturelles suivent la fortune des peuples qui les parlent. Le latin a connu une grande expansion, grâce à la vocation impériale de Rome. Le grec, plus ancien, n‘a pas connu telle fortune. Le portugais, parlé initialement par un peuple tout petit, a réussi à être parlé dans tous les continents, quoique en proportion numérique distincte.

Au 21ème siècle, la diffusion linguistique se fera grâce aux réalisations technologiques de chacun des pays. En tant que brésilien, je souhaite que mon pays puisse avoir un rôle fort dans ce domaine.

L’importance internationale du portugais sera proportionnelle à la place qu’auront le Brésil, le Portugal et l’Afrique portugaise parmi les nations de la terre. De par son territoire et sa population, le futur de la langue portugaise repose sans aucun doute sur le dynamisme de la nation brésilienne.

 

 

© Propos recueillis par Christine Pouget pour Les BRASILEIROS

 

 

 

LE SAVIEZ-VOUS ? La langue portugaise a son musée à São Paulo. Il s’agit du Museu da Língua Portuguesa.

 

 

 

Mots-clés : ARTS & CULTURE
Un commentaire to “Le portugais brésilien : un entretien exclusif avec le linguiste Ataliba Teixeira de Castilho”
  1. alexandre says:

    très bel article…mais en France aussi on rencontre ce même contraste entre le français parlé et le français cultivé…une grande partie de la population ne maîtrise pas ce dernier…un grand écart s est créé entre le français courant fait de “sabir” et d argot et un français scolaire qui n évolue pas aussi vite que la société …

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