Confessions d’un tatoueur brésilien

31/05/2012 4 commentaires

Au Brésil, comme partout ailleurs dans le monde, on se tatoue. Plus ici qu’ailleurs ? Pas forcément. Cette illusion d’optique est due au fait, qu’ici, l’on se dénude davantage. Il n’empêche que le tatouage brésilien a une histoire et des tendances qui lui sont propres. Pour nous en parler, nous avons poussé la porte de l’antre de Caio, un des plus anciens tatoueurs de Rio de Janeiro. Ce pionnier du genre manie l’aiguille sur les épidermes des brésiliens depuis bientôt 40 ans. Rencontre…

 

Les BRASILEIROS : Le tatouage semble aujourd’hui faire partie de la culture du corps des brésiliens. En a-t-il toujours été ainsi ?

Caio : Le tatouage au Brésil a mis du temps à s’imposer. Dans les années 60, il était très mal considéré : les gens tatoués étaient victimes de discriminations. Seuls les marins, les étrangers, les prostituées et les “gens de mauvaise vie” avaient des tatouages. Marquer son corps ainsi n’était absolument pas considéré comme de l’art, mais comme quelque chose de vulgaire.

 

Les BRASILEIROS : Qu’est-ce qui a fait que les choses ont changé ?

Caio : La popularisation du tatouage au Brésil s’est faite par une chanson de Caetano Velloso, Menino do Rio (1979). Il y chante les paroles suivantes : “Dragao tatuado no braço“. Il a suffi d’une chanson pour permettre au tatouage d’être accepté. Petit à petit, les gens ont admis le tatouage et certains se sont lancés.

 

 

Les BRASILEIROS : Et vous, comment en êtes-vous venu à devenir tatoueur ?

Caio : De mon côté, j’avais déjà envie depuis un moment de me faire un tatouage. Dans les années 70, seul un danois, Luky, installé à São Paulo, au port de Santos, faisait les tatouages. J’étais alors maître de capoeira et passionné par le dessin. Je suis parti à São Paulo, j’ai rencontré Luky et j’ai fait réaliser mon premier tatouage. Nous avons sympathisé, et de là je me suis dit que le tatouage était une façon d’exercer le dessin, art qui me plaisait. J’ai donc ouvert ma première boutique à Rio, mais le pari était risqué. Nous étions alors en 1974 et les gens n’étaient pas du tout prêts à accepter les tatouages ! Par ailleurs, comme aujourd’hui, toutes les machines étaient importées : je n’avais pas les moyens d’en acheter une, alors je travaillais « à l’ancienne » avec des aiguilles et de l’encre de chine spéciale. Plus tard, j’ai construit ma propre machine à tatouer en trafiquant un rasoir électrique. Quand la mode du tatouage s’est développée et mon entreprise aussi, j’ai pu faire venir ma première machine et ainsi, petit à petit, développer mon affaire.

 

Les BRASILEIROS : Qui sont les gens qui se font tatouer aujourd’hui ?

Caio : Au départ, comme je vous l’ai dit, seuls les étrangers, les prostituées, les marins, les camionneurs, ou les “gens de mauvaise vie” se faisaient tatouer. En Europe, vous avez cette tradition acceptée depuis bien plus longtemps que chez nous ! Aujourd’hui, le tatouage touche toutes les classes sociales et tous les sexes. Hommes comme femmes se font tatouer, du plus petit tatouage au plus grand.

 

Les BRASILEIROS : A quel âge en moyenne les gens se font-ils tatouer ?

Caio : Tous les âges viennent aujourd’hui se faire tatouer. Il faut savoir qu’avant 18 ans, c’est interdit par la loi au Brésil.

 

Les BRASILEIROS : Quelle est la motivation des gens qui viennent se faire tatouer ?

Caio : Vous rencontrez tous les cas de figure. Certains viennent car ils veulent faire de leur corps une œuvre d’art, d’autres par amour, d’autres par colère, quand ils ont rompu par exemple. Certains se servent de leur corps pour exprimer une pensée qui leur est chère ou le souvenir d’une personne. Les gens viennent ici pour toutes sortes de raisons, certains uniquement pour créer une œuvre sur leur corps.

 

Les BRASILEIROS : Les gens ont-ils une idée précise du tatouage qu’ils souhaitent quand ils viennent chez vous ?

Caio : Nous mettons à leur disposition des albums présentant ce que nous pouvons réaliser, mais il arrive que des personnes viennent avec leur propre dessin qu’ils nous demandent de reproduire. Faire un tatouage demande une réelle capacité pour le dessin : on joue avec la forme du corps, avec les muscles : tatouer est un art. On ne peut faire le même dessin sur deux personnes qui ont des morphologies bien différentes : il faut adapter le dessin à la musculature de chaque corps, à ses imperfections, à son mouvement.

 

Les BRASILEIROS : Avez-vous déjà refusé de réaliser un dessin ?

Caio : Oui, cela m’est arrivé une fois. Le dessin de la personne était beaucoup trop violent, alors j’ai refusé.

 

Les BRASILEIROS : Dans votre salon vous êtes plusieurs tatoueurs, est-ce à dire plusieurs compétences ?

Caio : Dans chaque salon, il y a différents tatoueurs et effectivement chacun a sa spécialité. Par exemple, je suis spécialisé dans les tatouages japonisant, ce qui est très à la mode en ce moment. Mais il y a quelqu’un qui travaille avec nous qui est spécialisé dans les tatouages de guerriers, de vikings et médiévaux. Il faut savoir reconnaître le domaine dans lequel on est bon. Par exemple, je voulais me faire tatouer sur l’avant-bras un tigre : je suis allé voir Tin-Tin, un grand tatoueur français, parce qu’il est reconnu pour savoir très bien faire les animaux et les portraits, avec beaucoup de réalisme.

 

Les BRASILEIROS : Le tatouage “japonisant” est-il une mode brésilienne ?

Caio :Non, je ne pense pas : c’est une mode quasi internationale. L’art du tatouage est très ancien au Japon. Les japonais qui se faisaient tatouer dans l’ancien temps étaient rejetés par la société parce que le tatouage était identifié à la mafia. Au début, ils se faisaient tatouer des kimonos, comme ceux en soie que portaient les Empereurs, parce qu’ils n’avaient pas les moyens de s’en acheter. Le dessin japonais est très précis et tout a un sens, que ce soient les fleurs ou les animaux. De même, les tatouages de Samouraïs ou de geishas doivent suivre cette ligne traditionnelle.

 

Les BRASILEIROS : Existe-t-il des normes d’hygiène ?

Caio : Oui, c’est très strict. Il y a quelques années, les tatouages ont été interdits à New York parce que certains tatoueurs ne respectaient pas les normes d’hygiène et ont ainsi participé à la transmission de certains virus. Ici, tout ce qui est à usage unique est jeté après avoir été utilisé, et tout ce qui doit être stérilisé est stérilisé selon un processus très strict. Les déchets comme les aiguilles par exemple sont envoyés dans des lieux de triage bien particuliers et réservés. Nous ne pouvons pas nous permettre de jouer avec cela.

 

Les BRASILEIROS : Toutes les parties du corps peuvent-elles être tatouées et tous les types de peau peuvent-ils recevoir le tatouage de la même façon ?

Caio : Oui, on peut tatouer toutes les parties du corps mais nous ne tatouons pas les mains, les pieds et le visage. Le tatouage n’est pas une mode : toutes les modes passent alors que le tatouage reste à vie. Il est possible qu’à un moment ou un autre de sa vie une personne regrette son tatouage, c’est pour cela que nous ne tatouons que sur les parties du corps qui peuvent être cachées.

En ce qui concerne la couleur de la peau, tous les types de peau peuvent être tatoués mais les peaux très foncées ne vont pas rendre le tatouage de la même manière qu’une peau claire.

 

Les BRASILEIROS : Existe-t-il des spécificités dans l’art du tatouage au brésil ?

Caio : Des spécificités à proprement parler, non. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que le tatouage au Brésil, s’il vous paraît aujourd’hui très répandu, reste un art récent. Dans les années 80, les tatouages les plus répandus étaient des tatouages assez petits, des dessins traditionnels. C’est à cette époque qu’il y eut le plus de caravelles, de roses ou de cœurs puisque ces dessins correspondaient à l’image des professions qui se faisaient tatouer, marins ou prostituées. Aujourd’hui, ces dessins sont classés parmi les dessins dits « traditionnels » mais ils sont beaucoup plus travaillés. Ils sont encore très demandés à São Paulo, mais beaucoup moins à Rio de Janeiro. Ici, beaucoup de gens demandent des dessins japonisant. Depuis les années 2000, les femmes demandent elles aussi de grands tatouages, ce qui auparavant ne se faisait presque que pour les hommes. Ce goût pour les grands tatouages peut s’expliquer par le plaisir de montrer son corps : les gens ici vivent assez dénudés et aiment montrer leurs corps ainsi transformé. Ils prennent soin de leurs tatouages, les protègent du soleil et n’hésitent pas à venir les compléter.

 

Les BRASILEIROS : Peut-on se faire retirer un tatouage ?

Caio : Il est tout à fait possible de se faire retirer un tatouage mais cela nécessite des séances de laser…et ce ne sera jamais parfait à 100%. Le tatouage n’est pas une mode : la mode passe, le tatouage reste. J’ai coutume de dire que le tatouage est un “modisme“, le tatoueur un modiste : à une personne, un tatouage.

 

© Propos recueillis par Christine Pouget pour Les BRASILEIROS

 

 

 

Mots-clés : , , ARTS & CULTURE
4 commentaires to “Confessions d’un tatoueur brésilien”
  1. lilipop says:

    jusqu’à quel âge peux-ton se faire tatouer?

  2. Les tatouages peuvent se faire à tous les âges. Toutefois, il est important de faire son tatouage chez un tatoueur honnête et responsable qui tiendra vraiment compte de la peau : une peau trop abimée, quel que soit l’âge, ne rendra pas bien le tatouage.

  3. Hartyshow says:

    Bel article 😉

    Sur Salvador, pour vous faire retirer un tatouage par laser –> http://www.selmamacedo.com.br

  4. YADUBERNARD says:

    EXCELLENT ARTICLE

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