Bossa Nova : Carlos Alfonso, le gardien du temple

30/12/2011 1 commentaire

Carlos Alberto Afonso aurait très bien pu profiter de sa retraite pour écouter tranquillement chez lui sa musique préférée. Mais cela aurait été sans compter avec son autre passion, plus grande encore, pour ce qu’il appelle « la société ». Et il se trouve en effet que cet ancien professeur de théorie littéraire ne ne peut concevoir l’une…sans l’autre. Le mariage des deux se joue chaque jour, depuis bientôt 20 ans, dans sa petite boutique d’Ipanema, la Toca do Vinicius. Ce même petit temple dont le journal O Globo disait encore il y a peu, qu’il est le seul au monde dédié à la Bossa Nova. Rencontrer son gardien est l’occasion d’un voyage passionnant à travers l’histoire de cette façon de jouer le samba.

 

Les BRASILEIROS : Carlos Alberto, pourriez-vous expliquer ce qu’est la Bossa Nova ?

Carlos Alberto Alfonso : Notre ville Rio de Janeiro a un rythme typique qui s’appelle samba, LE samba, pas LA samba. Ce rythme samba est né au début du 20ème siècle. Il peut être joué, et chanté naturellement, de deux façons différentes. Il y a d’abord la façon traditionnelle et classique de jouer le samba, qui est la plus populaire, avec des percussions, des voix fortes. Les gens chantent ensemble, dansent parfois. Cette relation du peuple avec cette façon de jouer le samba est une relation participative. Il y a une autre façon de jouer ce rythme appelé samba, une autre façon de chanter, qui est née pendant les années 50, qui s’appelle Bossa Nova. Quand nous entendons la Bossa Nova, nous entendons le samba. La Bossa Nova est toujours une façon de jouer le samba, il n’existe pas de Bossa Nova sans samba.

 

Les BRASILEIROS : Que signifie le nom “Bossa Nova” ?

CAA : Nova veut dire « nouvelle ». Bossa est une façon spéciale de faire quelque chose. L’expression Bossa Nova n’est pas née pour la musique. Elle a été utilisée pour appeler cette façon spéciale de jouer le samba inventée par João Gilberto. Mais lui-même n’aime pas l’expression Bossa Nova. Il dit toujours « je ne suis pas un chanteur de Bossa Nova, je suis chanteur et musicien de samba. Ma musique s’appelle samba, je joue d’une façon différente de la façon traditionnelle mais je joue samba, toujours samba ».

 

Les BRASILEIROS : Quels sont les instruments de musique utilisés pour la Bossa Nova ?

CAA : L’instrument le plus commun au samba, joué de la façon traditionnelle ou de la façon Bossa Nova, est la guitare six cordes, toujours acoustique, jamais électrique. Cette guitare est l’instrument cosmopolite, il parle la langue samba traditionnelle et la langue Bossa Nova. Ensuite, dans le samba traditionnel, on utilise une autre guitare à sept cordes, une petite guitare à quatre cordes.appelée cavaquinho, et l’ont peut peut utiliser également une percussion appelée pandeiro, un bandolim ou un instrument à vent (flûte, saxo..). Dans le cas de la Bossa Nova, on peut utiliser, toujours à côté de la guitare à six cordes, un piano, une basse acoustique, une batterie.

 

Les BRASILEIROS : Qui sont les « architectes » de la Bossa Nova ?

CAA : La Bossa Nova a deux architectes : João Gilberto, l’architecte numéro 1 et Antonio Carlos Jobim. Quand je parle d’Antonio Carlos Jobim comme architecte, je ne parle pas du compositeur génial, le plus important de la musique populaire, mais je me rapporte au musicien génial qu’il a été. Parce que si la Bossa Nova est une façon de jouer, qui joue ? qui fait les arrangements ? qui fait les harmonies ? qui recherche des accords ? qui fait le mariage entre la voix et les instruments ? Le musicien ! La Bossa Nova est surtout et avant tout la musique des musiciens, avant le compositeur, avant le parolier.

 

Les BRASILEIROS : A quand remonte la Bossa Nova ?

CAA : João Gilberto a commencé à faire des recherches sur la musique brésilienne dès les années 1949-1950. C’est un grand connaisseur de la musique brésilienne. Il a regardé son histoire, son esthétique et il a commencé à faire un travail de synthétisation à partir des éléments existants, pour faire quelque chose de différent de ce qui existait déjà. La Bossa Nova n’est pas inventée mais formulée.

Le 10 juillet 1958, il a fait le premier enregistrement phonographique de l’histoire de la Bossa Nova avec un 78 tours : Chega de saudade sur une face, Bim Bom de l’autre. Il a pris la mélodie de Chega de saudade et l’a jouée avec la façon Bossa Nova. Il faut bien comprendre que les chansons ne sont pas Bossa Nova. Il y a un groupe de chansons brésiliennes qui sont jouées de la façon Bossa Nova. Les gens pensent à tort que certaines chansons sont des chansons de Bossa Nova…même les brésiliens !

 

Les BRASILEIROS : Quand le disque de João Gilberto est sorti en 1958 au Brésil, comment a-t-il été accueilli ?

CAA : Il faut savoir que dans les années 1955-1960, le Brésil vivait un moment d’optimisme : l’industrie, la nouvelle capitale Brasilia, l’architecture d’Oscar Niemeyer, mondialement respecté, le sport, très important pour nous., fondamental pour notre coeur…champions du monde en 1958…le tennis, Wimbledon, champions aussi…boxe, champions aussi…C’est aussi l’époque des premières voitures faites ici au Brésil.

La Bossa Nova est née dans un moment d’optimisme où il se passait beaucoup de choses. Il y des choses qui meurent vite et d’autres qui sont perpétuelles comme la Bossa Nova. Beaucoup de gens disent « le mouvement Bossa Nova ». La Bossa Nova n’est pas un mouvement, la Bossa Nova est un tableau esthétique, une culture artistique. Comment devenir perpétuel ? Pour arriver à être perpétuel, pour être mis sur orbite, il faut être porté par une fusée. La Bossa Nova a eu son leader, en la personne de Ronaldo Bôscoli. Cet homme était journaliste, écrivain, très intelligent, différent, spécial. Il a travaillé pour donner le nom de Bossa Nova à ce tableau esthétique musical. Il a présenté les gens. L’expression « bossa nova » existait, personne ne l’a inventée mais il a sans doute été le porte drapeau de la Bossa Nova en tant que musique.

 

Les BRASILEIROS : A garota de Ipanema…comment cette chanson a-t-elle permis de faire connaître la Bossa Nova dans le monde entier ?

CAA : Je vous ai expliqué que pour mettre cette culture musicale en orbite perpétuelle, il fallait une fusée. A garota de Ipanema a été une fusée, la principale étant le mouvement. Cela aurait pu être n’importe quelle autre chanson mais les américains l’ont aimée et choisie. L’histoire est la suivante…

A garota de Ipanema a été écrite en juillet 1962. En août 1962, elle est présentée pour la première fois dans night club de Copacabana appelé Bon Gourmet, devant 50 ou 60 personnes. Trois mois après, en novembre 1962, un groupe de jeunes artistes de Bossa Nova de cette époque, âgés de 18 à1 9 ans, font deux soirées au Carnegie Hall à New York. A l’issue de ces deux soirées, le groupe rentre, sauf trois d’entre eux : Sergio Mendes et les deux architectes de la Bossa Nova, João Gilberto et Antonio Carlos Jobim.

En mars 1963, les américains organisent l’enregistrement d’un disque qui s’appellera “Getz/Gilberto” avec Stan Getz, un saxophoniste très connu, et João Gilberto. Antonio Carlos Jobim est au piano, João Gilberto chante et joue de la guitare, Astrud, sa première femme, chante en anglais et Stan Getz est au saxo. Ce disque n’est sorti qu’en 1964, un an après son enregistrement. Je n’ai pas de doute sur le fait  que l’un des objectifs de cette production était politique, en relation avec la guerre froide entre les Etats-Unis et Cuba, à cause de la salsa, un rythme très populaire, typique de Cuba. Les Etats-Unis sont arrivés avec une musique nouvelle. A partir de cet enregistrement, le titre A garota de Ipanema, rebaptisé The Girl from Ipanema, a connu un énorme succès aux Etats-Unis.

En 1967, la voix la plus importante de la musique occidentale de l’époque, Frank Sinatra, invite Antonio Carlos Jobim pour un enregistrement commun des chansons de Jobim. Ils font ensemble le disque “Francis Albert Sinatra & Antonio Carlos Jobim“. A partir de ce moment là, la chanson The Girl from Ipanema n’était plus le seul fait des Etats-Unis, mais a été connue de tout l’occident, car Franck Sinatra était l’idole de toute une génération.

 

Les BRASILEIROS : Est ce que les thèmes abordés dans les chansons de Bossa Nova sont particuliers ?

CAA : Je prépare un livre pour les 20 ans de mon projet (Carlos Alberto Afonso définit sa boutique comme un instrument politique et social de son projet) où je relate mes expériences et j’ai appelé un article « la dissonance du texte ». La dissonance est un élément esthétique de la mélodie. J’ai trouvé cette expression nouvelle de dissonance où le texte représente quelque chose de nouveau, contre quelque chose qui existait.

Dans la Bossa Nova, il existe une rupture dans la mélodie mais également dans le texte. Par exemple, dans la chanson Desafinado, Antonio Carlos Jobim dit « Fotografei você na minha Rolleiflex”. Le Rolleiflex était l’appareil photo des années 50…J’avais, 8 ou 9 ans à l’époque. Je me disais “ Mais qu’est ce que c’est ? Une machine pour faire des photos dans les paroles d’une chanson ?”. Nous étions habitués à des sujets comme la mort, la vie, la nostalgie, la mer, la tristesse dans les paroles des chansons…bref, à des sujets quasi métaphysiques. On se disait “Ils sont fous !”. Non, c’était la dissonance textuelle, la nouveauté dans les paroles, la rupture avec les traditions. L’existence de la Bossa Nova ne dépend pas des paroles mais cette composition de paroles avec l’idée de la Bossa Nova est une relation plus structurelle, de syntonie, de correspondance. Cette parole spécifique a une relation de correspondance avec cette composition de Bossa Nova.

 

Les BRASILEIROS : Les brésiliens ont-ils adopté la Bossa Nova ?

CAA : Malheureusement, même aujourd’hui, 50 ans après, la Bossa Nova n’arrive pas au peuple, même aux classes moyennes. Certains pensent qu’elle est la musique des classes moyennes…Non la Bossa Nova est la musique d’un tout petit groupe. Nous sommes un petit groupe de passionnés.

Pourquoi ? D’abord parce que la relation avec cette musique appelée Bossa Nova ne peut être une relation participative. Parce que si vous chantez ensemble, vous ne voyez pas les éléments esthétiques, les arrangements, les harmonies, les nouveaux accords. Il faut faire attention et le peuple n’aime pas faire attention. Le peuple aime chanter ensemble, le peuple aime la relation participative, et la Bossa Nova exige, comme dans la musique classique, une relation contemplative. Il faut être attentif, sinon vous ne sentez pas l’essence, l’âme de la Bossa Nova. João Gilberto est sorti quelquefois d’un concert parce que les gens chantaient ensemble ! Il était fameux pour ça ! Il se disait probablement qu’il avait fait des choses très difficiles, créé un arrangement inoubliable, créé des accords absolument nouveaux… et les gens ne faisaient pas attention, ils chantaient ensemble…. C’est l’opposition entre le besoin contemplatif et la réalité de la relation participative qui explique que la Bossa Nova n’a toujours pas de public.

 

Les BRASILEIROS : Et…demain ?

CAA : Aujourd’hui l’architecte N°1 de la Bossa Nova est encore parmi nous, quelques artistes majeurs de la Bossa Nova sont encore parmi nous. Les nouveaux artistes qui jouent de la manière Bossa Nova existent mais ne sont pas connus parce qu’ils n’ont pas l’opportunité d’être promus, d’être enregistrés. Les grands noms sont encore là, et tout le monde veut les grands noms. Il faut une place pour pour maintenir le projet. Ici, mon objectif est de faire la promotion du contact entre cette musique, les artistes et les gens. La grande musique est un instrument de grande valeur pour réveiller les potentiels des musiciens, pas pour avoir un nouveau public. Dans mon projet, la fonction de la Bossa Nova est une séduction, un langage.

 

Les BRASILEIROS : Selon vous, pourquoi les brésiliens aiment-ils tant la musique ?

CAA : Il y a beaucoup de raisons pour cela…le déterminisme, le climat, la géographie…mais je crois que fondamentalement notre peuple est musical. Nous avons plus de cinquante rythmes différents au Brésil ! Je crois que la musique est dans les gênes des brésiliens…comme le sport !

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

Aller plus loin sur la musique brésilienne ?

Bossa Nova Brasil, Le quotidien des musiques brésiliennes

 

 

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Un commentaire to “Bossa Nova : Carlos Alfonso, le gardien du temple”
  1. Napoleon says:

    Bonsoir,

    C’est toujours un plaisir de réentendre le duo formé par Antonio Carlos Jobim et Frank Sinatra et de redécouvrir l’histoire de la “Garota de Ipanema”.

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