BD : Miguel Paiva, le dessinateur qui fait rire les brésiliens

22/10/2011 Aucun commentaire

Miguel Paiva est un cartooniste et un journaliste célèbre au Brésil. Ses dessins humoristiques sont régulièrement publiés dans les plus grands quotidiens (1) brésiliens. Depuis plus de 30 ans, il observe ses concitoyens et les fait rire avec ses personnages un brin provocateurs. Il était donc l’interlocuteur rêvé pour nous parler des hommes, des femmes et de l’humour au Brésil.

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Les BRASILEIROS : Miguel, vos deux personnages principaux, Radical Chic et Gatão de Meia-Idade sont très célèbres ici au Brésil : pouvez-vous nous les présenter ?

Miguel Paiva : Radical Chic est le personnage le plus ancien. C’est une femme célibataire, mais pas solitaire, de plus de 30 ans, indépendante et volontaire. Elle vit les contradictions que vivent toutes les femmes, aggravées par les caractéristiques de son âge et sa personnalité exigeante.

Gatão est un homme d’âge moyen, divorcé et père d’une fille. C’est l’homme d’âge mûr en crise typique, qui a un passé, mais dont le rêve a toujours été d’être à nouveau libre. Mais sa propre contradiction le mène à toujours essayer de séduire quelqu’un. C’est l’homme classique qui ne veut pas rester marié mais qui ne sait pas vivre seul.

 

 

Les BRASILEIROS : Quelles sont vos sources d’inspiration pour faire vivre vos personnages ?

 MP : L’observation du quotidien, les oreilles toujours attentives, la lecture des journaux et d’internet, et ma réflexion particulière sur le monde, les gens et les évènements.

 

Les BRASILEIROS : Sexy, libérée, pensez-vous que Radical Chic a choqué la société brésilienne quand elle a été publiée pour la première fois (1982) ?

 MP : Elle a provoqué une certaine surprise, positive pour les femmes, et étrange pour les hommes. Certains l’ont même critiquée, mais ils étaient trop machistes pour que leurs remarques soient prises en considération. Elle est ensuite tombée dans les bras des lectrices et vit depuis en harmonie avec elles. Quant aux hommes, ils l’admirent à distance…

 

Les BRASILEIROS : Radical Chic a-t-elle toujours accompagné l’évolution des brésiliennes ? 

 MP : C’est au moins ce que j’ai essayé de faire. Observer ce qui, de fait, changeait, et ce qui, simplement, cessait d’être tabou. Certains sujets sont devenus courants, ce qui ne signifie pas que les questions ont été résolues. C’est le cas de l’avortement (2), par exemple, ou du sexe. Aujourd’hui même si l’on parle de sexe dans le programme de Xuxa (3), pour beaucoup de personnes, c’est toujours un sujet problématique. L’avortement est discuté dans la presse mais il ne survit pas à la moindre session de discussion au Congrès. Le Brésil se modernise beaucoup d’un certain côté, mais il continue à être réactionnaire sur beaucoup d’autres.

 

Les BRASILEIROS : Aujourd’hui quel est le point commun entre Radical Chic et les brésiliennes ?

 MP : Peut-être ce que je viens de dire. La volonté de modifier la conversation, les discussions, les articles dans les magazines en des faits concrets, en une avancée réelle de la condition féminine. Radical Chic dénonce ces hypocrisies.

 

Les BRASILEIROS : Pourquoi Radical Chic n’a-t-elle jamais vieilli ? Est-elle une adepte du botox ?

 MP : Les personnages ne vieillissent pas, c’est ce qui fait leur magie. Elle n’a jamais fait de botox mais elle sait qu’un jour elle fera une chirurgie plastique. Au final elle a 35 ans, c’est l’heure de commencer à y penser…

 

Les BRASILEIROS : Le personnage de Gatão de Meia-Idade est né douze ans après Radical Chic…Est-ce que ce sont les femmes qui vous ont demandé un homme qui les fasse rire ou avez-vous senti le nécessité d’aborder l’univers masculin ?

 MP : J’ai senti la nécessité et en même temps je me sentais bien établi pour risquer cette entreprise. Les gens m’ont beaucoup demandé de parler de l’homme et je ne savais pas comment. J’ai pensé que faire un strip (4) quotidien serait une manière « homéopathique » d’avancer dans ce mystère. Cela a été une belle surprise. Le public a réagi de manière étonnante, en prouvant que l’univers masculin a réellement besoin d’être montré.

 

Les BRASILEIROS : Vous parlez de votre personnage Gatão de Meia-Idade comme « d’un beau profil d’homme mûr et urbain »…pensez-vous que ce personnage représente le nouvel homme brésilien ?

MP : Il représente peut-être un côté du nouvel homme qui survit aussi beaucoup dans les articles et les désirs, mais qui, dans la réalité est encore loin d’être nouveau. Mais le seul fait de montrer son côté fragile, ses erreurs, ses doutes et ses inquiétudes, l’a déjà transformé en un homme au moins différent.

 

Les BRASILEIROS : D’une manière générale qu’est ce qui fait rire les brésiliens ? Pensez-vous qu’ils ont le sens de l’humour ?

MP : Je pense qu’ils l’ont, mais ils ont également une joie excessive, une insouciance même pour les choses sérieuses. Si les brésiliens réussissaient à être un peu plus indignés, sans perdre leur joie de vivre, nous serions un pays bien meilleur . Nous avons la mémoire courte, nous sommes très généreux et irrévérencieux, mais nous sommes également égoïstes, individualistes, peu collectifs, apolitiques. L’humour peu coexister avec tout cela mais je pense que les brésiliens préfèrent reporter la moindre question sérieuse pour après le match de football.

 

Les BRASILEIROS : Quels sont les sujets tabous que vous refusez d’aborder dans votre travail ?

MP : Seulement ceux qui peuvent être considérés comme une offense à quelqu’un, ou qui font référence à un crime puni par la loi. Aujourd’hui nous vivons une période de grande “surveillance”, conséquence de l’invention du politiquement correct. Je n’ai rien contre. Je pense que ces luttes sont fondamentales pour le développement politique et social mais nous devons avoir une loi qui soutienne et protège une liberté d’expression, et qui permette de distinguer ce qui est infraction et crime de ce qui ne sont que de simples manifestations d’une idée.

 

Les BRASILEIROS : Comment décririez-vous les brésiliens en quelques mots ?

MP : Je répèterai la phrase que j’ai dite auparavant. Nous avons la mémoire courte, nous sommes très généreux et irrévérencieux, mais nous sommes également égoïstes, individualistes, peu collectifs, apolitiques. Et nous pensons que nous sommes heureux sans savoir que nous pouvons l’être beaucoup plus.

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

 

(1) Les dessins de Miguel Paiva sont actuellement publiés dans les quotidiens nationaux O Globo et Lance!. O Globo est le 3ème grand journal national avec un tirage moyen quotidien de 300 000 exemplaires. Lance! est le seul quotidien sportif national avec tirage moyen de 125 000 exemplaires par jour.

(2) L’avortement est toujours interdit au Brésil.

(3) Xuxa, de son vrai nom Maria da Graça Meneghe, est surnommée au Brésil « la reine des petits ». Elle est présentatrice de télévision, chanteuse et actrice. Elle anime les programmes destinés aux jeunes sur la chaîne TV Xuxa de TV Globo.

(4) Un strip est petite histoire dessinée dans une seule case, souvent publiée dans les journaux quotidiens.

 

 

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