LE DRAPEAU BRÉSILIEN : entretien exclusif avec le designer Joaquim Redig, auteur du livre “Nossa Bandeira”

14/09/2013 Aucun commentaire

Avec les armes, l’hymne et le timbre, le drapeau du Brésil est l’un des quatre symboles officiels de la République Fédérale du Brésil. Si de nombreux auteurs se sont déjà penchés sur son histoire, aucun ne lui avait encore porté le regard de Joaquim Redig. Dans son remarquable ouvrage “Nossa Bandeira“, ce professionnel du design décortique l’histoire graphique du drapeau, de ses origines à nos jours, pour nous en livrer une relecture nouvelle. Séduits par l’originalité de son approche, nous l’avons sollicité pour nous parler du drapeau brésilien.

 

Les BRASILEIROS : Joaquim, dans votre livre vous faites une relecture du drapeau brésilien avec votre regard de designer. Est-ce la première fois que ce drapeau est analysé sous cet angle ?

Joaquim Redig : Oui. Les quelques livres existant sur le sujet abordent surtout l’histoire du drapeau. Parmi ces ouvrages, citons celui de Raimundo Olavo Coimbra qui me paraît le plus fondamental (NDLR : “A bandeira do Brasil“). Cet historien a fait un travail de recherche très important, pas seulement sur le drapeau brésilien mais sur les drapeaux en général. Son travail m’a par ailleurs servi de base pour écrire mon livre.

Le fait que les auteurs de livres sur le drapeau brésilien soient des historiens est important à souligner, parce qu’en conséquence, ils l’ont abordé à partir de la lecture de commentaires et d’écrits, et non à partir du regard. La plupart du temps d’ailleurs, ils se contentent de décrire le drapeau. Le regard du designer est différent de celui de l’historien. J’ai par exemple découvert des faits historiques que ceux-ci n’ont pas remarqué ou, si tel est le cas, n’ont pas signalé dans leurs œuvres. Simplement en observant certains éléments, et notamment comment le drapeau brésilien s’est transformé tout au long de l’Histoire.

 

Les BRASILEIROS : D’une manière générale, les brésiliens connaissent-ils l’histoire de leur drapeau ?

 J.R. : Lorsque vous parlez simplement du drapeau, la première réaction des gens est de vous dire : « ah le drapeau, le symbole du positivisme ! » ou, « le positivisme, « ordem e Source wikipédiaprogresso » inscrit sur le drapeau ! », ou encore de citer « Auguste Comte ! », etc. J’ai étudié le sujet et ce que représente le positivisme dans le drapeau. Hormis « Ordem e Progresso », le reste n’a en réalité rien à voir avec le positivisme. Mais ce sont des choses que les brésiliens apprennent à l’école concernant le drapeau. D’autres choses importantes, ils ne les n’apprennent pas. Comme, par exemple qui est l’auteur du drapeau brésilien. Si vous leur demandez, ils vous répondront que ce sont les républicains en 1889. Or, son auteur est le français Jean-Baptiste Debret, en1822. Le drapeau a été dessiné à l’occasion de la première existence du Brésil en tant que nation, qui fut une période commençant en 1822.

 

Les BRASILEIROS : Pouvez-vous nous parler de ce premier drapeau du Brésil ?

J.R. : Le premier drapeau du Brésil, en tant que nation autonome, est le drapeau Impérial du Brésil (1822-1889) dessiné par le français Jean-Baptiste Debret, qui changea et radicalisa tout. Il avait été commandé par Dom Pedro I, qui avait insisté sur la présence des couleurs des maisons royales : le vert pour la Maison Royale des Bragance, la sienne, et le jaune pour la Maison Royale des Habsbourg, celle de la Princesse Léopoldine. Les deux couleurs associées nous donnaient le drapeau le plus original au monde.

 

Les BRASILEIROS : Vous expliquez dans votre livre que ce drapeau trouve ses origines dans les drapeaux portugais, utilisés au Brésil par le colonisateur…

J.R. : Il faut auparavant citer le premier drapeau spécifique du territoire brésilien, distinct des drapeaux portugais : le drapeau de la Principauté du Brésil (1645-1816). Il fut le premier parce qu’il est également le précurseur du drapeau républicain (de 1889) et le second par sa longévité (il fut utilisé pendant un siècle et demi). Il y a également le suivant, le drapeau du Royaume Uni du Portugal, Brésil et Algarve (1816-22), qui est également un précurseur du drapeau républicain – qui a néanmoins duré peu de temps.

Pour revenir à votre question, s’agissant du premier drapeau brésilien de1822, il trouve en effet son origine dans les drapeaux portugais utilisés au Brésil par le colonisateur pour marquer son territoire. Il n’est donc à l’origine ni impérial, ni républicain, mais une révision de deux drapeaux ayant été utilisés au Brésil : le drapeau de l’Ordre du Christ et le drapeau du Roi Dom Manuel.

  • Le premier, le drapeau de l’Ordre du Christ (1319-1649) était le symbole de l’Ordre Militaire du Christ, successeur portugais de l’Ordre des Templiers. Ces Ordres étaient des entités religieux-militaires supranationaux responsables de l’expansion économique et politique de l‘Europe au milieu du second millénaire. Ce drapeau  est celui qui a perduré le plus longtemps. La croix était l’emblème de la « Quatrième croisade » (campagne militaire lancée de Venise en 1202). Les deux motifs associés, ajoutent à ses qualités de symbole visuel (sa structure et sa force graphique).
  • Le second, le drapeau personnel du Roi Dom Manuel (1495-1521) apportait une innovation totale. Il introduisait une sphère armillaire, anticipant quasiment quatre siècles avant, le cercle de notre drapeau national actuel. Il comportait également des lignes diagonales qui, à mon sens, anticipaient le losange de notre drapeau d’aujourd’hui. Ces deux anticipations (cercle + losange) me font dire que le drapeau de Don Manuel était probablement le prototype historique du drapeau brésilien d’aujourd’hui. 

 

Les BRASILEIROS : Le Brésil en tant que nation autonome a eu trois drapeaux au total. Après celui de 1822, dont vous venez de nous parler, quels ont été les deux autres ?

J.R. : Le second est le drapeau Provisoire de la République du Brésil (du 15 au 19 Novembre 1889). Dérivé du Club républicain Lopes Trovão, et s’inspirant des Etats-Unis., il tentait d’effacer les signes impériaux. Il fut rejeté quatre jours après sa présentation, au nom de la préservation de l’identité brésilienne.

Enfin, le troisième et dernier drapeau du Brésil est celui que nous connaissons aujourd’hui. Il date du 19 novembre 1889. Les parties vertes et jaunes datent de 1822, elles se rattachent à l’Empire. Les Républicains réaffirmèrent la forme du drapeau impérial et changèrent la partie centrale. En quelque sorte, ils modifièrent un tiers du drapeau, en maintenant les deux tiers d’origine impériale. Cet ultime drapeau a été créé par R.Teixeira Mendes, Miguel Lemos, et Decio Vilares. Le Professeur M.P.Reis a représenté le ciel de Rio au moment de la proclamation de la République.

 

Les BRASILEIROS : S’agissant de la forme géométrique du losange présente sur le drapeau du Brésil, vous évoquez plusieurs hypothèses à l’origine de l’inspiration de Jean-Baptiste Debret…

J.R. : L’une des principales qualités du modèle du drapeau brésilien est d’avoir les trois éléments basiques de la géométrie : le carré, le triangle et le cercle. En observant les dessins indigènes, j’ai en effet retrouvé des éléments identiques à ceux de la géométrie du drapeau brésilien. Or il se trouve, coïncidence ou non, que Jean-Baptiste Debret avait fait des recherches sur la culture indigène. Il est donc très probable que ces dessins étaient quelque part dans sa tête, et qu’ils ont eu une influence inconsciente.

L’historien Coimbra pensait quant à lui que Jean-Baptiste Debret s’était inspiré du drapeau des batailles Napoléoniennes pour le losange. Il est vrai qu’il avait travaillé pour Napoléon et vint ici quand ce dernier avait perdu le pouvoir.

Il y a enfin une autre interprétation du losange. Selon l’héraldique (NDLR : science du blason), le losange représente la forme traditionnelle du blason féminin, coïncidant avec le choix du jaune comme couleur de la Maison Royale de la Princesse Léopoldine. Selon certains historiens, sa forte personnalité aurait influencé Don Pedro I à proclamer l’Indépendance du Brésil.

 

Les BRASILEIROS : En ce qui concerne l’origine des couleurs du drapeau brésilien, les interprétations varient entre une explication historique et une autre disons « écologique ». Quelle est la bonne ?

J.R. : Comme je l’ai dit précédemment, dans le premier drapeau impérial du Brésil, le vert est à l’origine la couleur qui représentait la Maison Royale des Bragance, celle de Dom Pedro Ier. Et le jaune représentait la Maison Royale des Habsbourg, celle de la Princesse Léopoldine. A la base le bleu n’existait pas, c’était le jaune et le vert.

Mais Dom Pedro I, dans sa vision d’Homme d’Etat, réinterpréta ce choix, en diffusant l’idée que le vert et le jaune représentaient respectivement, la nature exubérante et la richesse (minérale) de la terre brésilienne. Ce fut cette interprétation qui perdura, celle que tous les brésiliens apprennent à l’école. Je pense que l’on peut avoir les deux interprétations. La seconde est venue plus tard, mais elle est juste aussi, elle correspond à notre nature.

 

Les BRASILEIROS : Quelles sont les origines du cercle et de la couleur bleue ?

J.R. : La couleur bleue faisait déjà partie du drapeau Impérial du Brésil (1822-1889). En 1889, les Républicains ont supprimé le blason et la couronne de l’Empereur, qui symbolisaient la monarchie. Ils l’ont remplacé par un cercle, qui présente également une modernisation du symbole colonial (voir ci-dessous le drapeau personnel du Roi Dom Manuel (1495-1521), et le drapeau de la Principauté du Brésil (1645-1816)).

Ce cercle représente le ciel de Rio de Janeiro à 8H30 du matin, le 15 novembre 1889, quand la République du Brésil fut crée. La constellation que l’on y voit sont les 27 (à l’origine 21) États du Brésil. L’enregistrement céleste sur le drapeau du Brésil marque une date qui ne dépend pas d’un calendrier. C’est une date cosmique, marquée à travers les mouvements des astres et des étoiles, et non une date fixée selon des moments historico-culturels, comme dans les calendriers. Le drapeau brésilien a la date de la fondation du régime républicain, mais elle n’est pas écrite, ni explicitement liée à une culture. Les étoiles ont été inspirées par le drapeau américain, sur lequel elles sont rangées de manière quasi militaire (versus de manière organique en ce qui concerne notre drapeau). Et comme dans le drapeau américain, elles représentent les États, en l’occurrence ceux de la République Fédérale du Brésil.

 

Les BRASILEIROS : Quand vous pensez au Brésil, vous l’associez la plupart du temps aux couleurs “vert” et “jaune”, plus rarement au bleu. Comment l’expliquez-vous ?

J.R : C’est une chose que l‘historien n’a pas vue, mais que l’oeil du designer a en effet perçue. La réponse à votre question est liée à l’Histoire et à la culture du pays. Revenons à Dom Pedro I. C’était une personne très intelligente. Il imaginait le Brésil avec une identité à part, et avait pensé à sa représentation visuelle. Il avait une idée précise de ce qu’un pays exprime à travers ses signes visuels. Quand il déclara l’Indépendance du pays, il enleva le bleu et le blanc. Pour lui, le Brésil n’était pas bleu et blanc, il avait d’autres couleurs. Beaucoup de gens pensaient qu’il opterait pour le rouge : 60% des drapeaux dans le monde ont du rouge et une combinaison « rouge-bleu » et « rouge-vert ». Il a voulu des couleurs que n’avaient pas les autres pays et insista pour le vert et le jaune. Il demanda même aux gens d’adopter ces couleurs pour leurs vêtements. Quelque part, Dom Pedro I fut le premier « tropicaliste », un précurseur de ce mouvement culturel !

La Loi brésilienne de 1889 n’a d’ailleurs pas évolué à ce sujet et dit la chose suivante : « les couleurs du Brésil sont le vert et le jaune, auxquels s’ajoute le bleu ». Aujourd’hui, les trois couleurs – le vert, le jaune et le bleu – font partie du Brésil. Supprimer le bleu, c’est comme supprimer une partie essentielle du drapeau…et de l’identité brésilienne.

 

Les BRASILEIROS : Savez-vous pourquoi un extrait d’une citation du philosophe français Auguste Comte (« Ordem e progresso ») a été choisie comme devise pour le drapeau brésilien ?

J.R. : Le positivisme joint au républicanisme motivait à bouger le régime de la monarchie. On dit que le positivisme était plus connu, plus apprécié au Brésil qu’en France à cette époque. Les philosophes français étaient également très connus au Brésil. Mais on ne doit pas associer le drapeau au positivisme, le drapeau est impérial, il est né en 1822. Il est bien antérieur aux républicains.

* Intégralité de la citation d’Auguste Comte : “O Amor por princípio, e a Ordem por base ; o Progresso por fim”

 

Les BRASILEIROS : Quelle est votre opinion de designer sur le drapeau brésilien ?

J.R : A mon avis, il est unique. D’abord, parce que, comme je l’ai dit, il utilise les trois éléments de base de la géométrie : le losange – qui est basé sur le triangle, et que l’on trouve très rarement dans d’autres drapeaux -, le cercle, et enfin le rectangle. C’est toute l’intelligence de Debret (le losange), ajoutée à celle des républicains positivistes (le cercle). Mais il est également unique en raison de ses couleurs. La mathématique des couleurs dans le design est la suivante : 1+1 = 3. Et jaune + bleu = vert. Un de mes confrères, Sandro Fetter, Professeur à UniRitter de Porto Alegre, a dit que, même si le drapeau brésilien était très antérieur au modernisme, il en avait les caractéristiques : simplification des formes, synthèse visuelle, utilisation des couleurs primaires (le jaune et le bleu). Je concorde totalement avec ce point de vue.

 

Les BRASILEIROS : Sa structure permet-elle au drapeau brésilien d’être réinterprété facilement ?

J.R : Il est si basique qu’il est simple à réinterpréter, parce que les gens disposent des éléments de base. Il est construit comme un alphabet visuel. Prenons pour exemple le programme « Fome Zero » : la table verte avec la nappe jaune, l’assiette bleue sur laquelle sont croisés les couverts – fourchette et couteau – comme la bande du drapeau, et le nom du programme bleu sur fond blanc.

Vous ne pouvez pas faire cela avec le drapeau américain ou le drapeau anglais. L’Union Jack peut être réinterprété sur sa forme, mais pas sur sa signification, comme c’est le cas avec le drapeau brésilien. Pourquoi notre drapeau est-il si connu ? Parce qu’au delà de sa présence sur des évènements mondiaux comme la Coupe du Monde de football et les courses de Formule 1 (avec Ayrton Senna), il opère avec des éléments essentiels mémorisables par tout le monde. Il comporte des formes universelles connues de tous.

 

Les BRASILEIROS : Pour conclure, que pensez-vous de la relation que le peuple brésilien entretient avec son drapeau ?

J.R : Certains s’approprient le drapeau. D’autres pensent qu’il appartient à l‘État. En vérité, c’est celui du pays, prenant en compte l’État et la population.

Le Brésil est un pays qui possède de nombreuses manifestations d’identité très personnelles, différentes du reste du continent. Le drapeau représente l’une de ses manifestations, tout comme la langue portugaise ou notre passion pour la musique, pour ne citer que ces deux exemples. Il contribue à donner ce rôle d’unité – et de force – à notre diversité culturelle régionale, éparpillée sur cet immense territoire.

 

© Propos recueillis par Laurence de Raphelis-Soissan pour Les BRASILEIROS

 

 

Pour aller plus loin sur l’histoire, les usages et la fonctionnalité du drapeau brésilien, nous vous invitons à lire le très bel ouvrage de Joaquim Redig : “Nossa Bandeira” (Editeur : Fraiha)

 

 

 

 

 

Mots-clés : A LA UNE, A LA UNE, ARTS & CULTURE

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